lundi 26 mai 2014

un mariage - récit (7)



 

Le coucher




Il y a parfois des jours qui se succèdent sans que la nuit les délimitent, soit que les rêves entretemps se soient perdus et que la veille n’ait pas eu de répit, soit qu’on ait si peu dormi, ou qu’au contraire on ait quitté la veille en plein midi pour rêver les yeux ouverts. Le château semblait soudain hanté par des personnages de cette sorte, depuis que le dîner, les convives, la tente-même avaient fui dans un orage magique, imprimant à tout un sort soudain démesuré, dépassant de beaucoup les hommes. Au rez-de-chaussée, près de l’endroit favori qu’elle avait consacré à ses audiences, Adolphine dormait les yeux pas clos, assise dans un fauteuil qui n’était pas celui de ses habitudes. A l’étage, juste au-dessus d’elle, dans la plus belle chambre, celle de son mari donnant sur le bureau-bibliothèque de celui-ci, en forme d’un appartement qu’elle avait décidé d’attribuer en propre aux jeunes mariés, pas seulement à l’usage de la nuit de noces, Mirabelle et Régis s’étaient étendus sans se déshabiller. La vieille dame, qui avait connu Brasillach avant même de le lire, imaginait un mime des Sept couleurs et que, sur le modèle, des grands amants de l’histoire du monde entier, l’amour des deux jeunes gens se célébrait sans un geste par une totale communion de pensées et un début de voyage au pays des images qu’on compose ensemble, ou que l’on laisse venir. Florence et René, chez l’auteur aujourd’hui maudit, avaient eu ce don, une grâce qu’un littéraire même doué ne peut inventer s’il ne l’a vécu ou au moins ne l’a entendu exposer. A quel point les conversations entre humains sont loin de ce qui les intéressent intimement, on échange des notes d’agenda, on se passe des créances d’épiciers, on s’informe de naissances et de morts auxquels on est souvent indifférent, en tout cas celui qui en reçoit la notification car s’il en avait été proche il les eût vécues de première main. Quoi donc cette nuit avait été décisif, en dehors de l’orage qui avait tout mêlé de l’organisé et de l’imprévu. Adolphine somnolant dialoguait avec François d’Assise et comprenait sa puissante métaphore d’une fraternité si universelle qu’elle comprend aussi les éléments et les événements.

Régis s’éveilla mais ne bougea pas. Il écoûta le silence et ses différents plans, que les perspectives étaient profondes. Il y avait le souffle exhalé par sa femme, qu’il ne connaissait pas encore bien, car une fois tombés, ils avaient décidé, puisqu’ils se mariaient de rester, d’une certaine manière, dans leur virginité initiale et n’avaient pas joué avec celle-ci. Ils n’avaient plus dormi ensemble et s’en étaient tenus à des baisers, pas très chastes, parce que reçus-donnés ventre à ventre dans une longueur de temps et de respiration suspendue qui les menait au vertige. En revivant un plus particulièrement où elle était si proche de s’évanouir, qu’elle lui avait mordu la langue comme si c’eût été la seule prise qui lui restât avant de s’effondrer, Régis se prit à penser qu’il n’y a que deux situations vraiment vécues dans l’existence humaine et qui départagent tout, le vertige et son contraire qu’on ne sait pas bien nommer, dont on n’a guère conscience et qui serait vaguement et tout à la fois la norme, l’équilibre, la stabilité et peut-être la banalité. Au contraire la sainteté, l’alcoolisme, la drogue, le jeu, l’inspiration, la création artistique ou le jeu d’acteurs, l’avarice sont apparemment des postures de déséquilibrés impudiques et hors d’eux-mêmes, mais ils mettent au prise le vrai de la nature humaine, comment celle-ci peut-elle triompher des paramètres qui l’attirent vers sa propre désorganisation. Le remède est cherché dans un saut désespéré, anticipant la fin, commandant une chute qu’on sait inévitable mais qui ne se produisant pas encore épouvante dans l’attente qu’elle a répandu dans toute l’âme au point de lui faire perdre toutes facultés, toute sensitivité hormis la conscience de cette dépendance vis-à-vis d’une attirance immonde et insupportable pour le vide. Celui qui entre en scène et ne sait pas s’il domptera, musèlera, domestiquera son public pour le faire surgir à une autre identité, celle du communiant à un texte qu’il en charge de servir, de fournir, de chanter et d’intérprêter. Celui qui a résolu d’écrire une histoire et qui se lance n’ayant prémédité qu’une première ligne et peut-être quelque aboutissement vers lequel aller pour finir, et qui se prend à réciter des choses et des images qui ne viennent de lui qu’automatiquement et qu’il serait incapable de susciter en lui-même à froid. Celui qui entreprend de déshabiller son amante et tremble à chaque fermeture éclair qu’il manœuvre, à chaque vêtement qu’il entrouve et entreprend de faire glisser. Celui qui invoque la prière, Dieu, sa propre distraction en fixant vaguement quelque croisée du transept dans une cathédrale familière ou la nuit, dans un lit de passage ou dans celui de son habitude, qui les mains ouvertes récite une litanie familière et ne se sent proche de rien jusqu’à ce que versé dans une semi-conscience il se soit assez rendu à sa dépendance pour découvrir que son amour de la prière a produit une présence et que cet amour-même qu’il demandait et dont il éprouve chaque fois qu’il en est incapable, lui a été donné, tous les modes, les temps et les concordances étant renversés dès lors que l’on a accède à cette forme d’être ou à cet endroit de l’univers où ont disparu la conscience de soi, le temps, les dimensions spatiales. Celui qui ne peut résister à la devanture d’une galerie, d’une librairie, qui entre et qui conclut, au-dessus de ses moyens, celui qui embrasse mentalement sa bibliothèque et ses tableaux alors qu’il a les créanciers à sa porte et qu’il va vivre le contraire de ses acquisitions prodigues, un contraire pour lui encore épouvantablement inconnu au point qu’il pense n’y pas survivre, et qu’il revient alors à chacun de ses actes d’achat quand il fut possédé en détail par la fascination de ce qu’il allait acquérir. Alors si l’on quitte la posture où le vertige du dedans de soi a posé, en unique et démonstratif exemplaire, un homme à contempler ce qui l’attire, on peut revenir à cette sorte de jardin en fleurs qui symbolise au futur et au passé l’équilibre auquel on aspire.

Régis passa du souffle de sa femme à l’haleine de la nuit, l’orage avait fait place à une moiteur discrète qui semblait la respiration mélangée de l’eau autour du château, des prés émergeant de la chaleur et de la pluie tout ensemble, de la forêt non loin, et il lui sembla qu’il était capable, étonnamment, de distinguer le premier plan donné par cette poitrine qu’il ne découvrait pas et de laquelle s’exhalait en un rythme tranquille une respiration qu’il se prenait à adorer, des reliefs suivants, le clapot des carpes parfois, le vacarme des grillons si l’on avait marché parmi eux et ceux-ci devaient se croire encore à la tombée de la nuit alors même que commençait de venir le jour puisqu’ils étaient manifestement au concert quotidien, et plus loin perdu dans l’horizon des sons quelque bovin, des branches craquées ou soupirant au passage subtil d’un daim. Pourquoi avait-il soudainement donné de lui un spectacle qu’il n’avait jamais réservé qu’à son répétiteur puis à sa mère enchantée, l’attestation, l’aveu de sa passion pour le violon bien davantage qu’un don quelconque auquel il ne croyait pas vraiment. Le violon avait joué un rôle décisif dans sa vocation car il n’avait jamais joué qu’en très privé, c’est-à-dire qu’avec sa mère l’accompagnant ou lui répondant au piano. Artiste international, soliste recherchée pour la finesse de ses exécutions, surtout des romantiques allemands, elle s’était éprise sans le rencontrer des facilités d’adaptation, de transcription et surtout de réinterprétation de Glenn Gould, ce qui l’avait sauvée quand, dans un accident d’avion, elle perdit ses mains, fracturées en de multiples débris, un choc violent à l’atterrissage alors qu’elle essayait de fermer un sac assez lourd placé entre ses jambes. Tout avait tapé contre tout, et ses bras, ses mains s’étaient tordus à contre-sens, elle avait survécu, pas tant financièrement car elle était convenablement assurée, que psychologiquement : elle s’était mise à composer pour le piano mais à partir de son répertoire préféré dont elle adaptait pour le seul instrument les partitions les plus complexes et plurielles. Régis l’y avait aidé dans son adolescence et quand il avait, dans une paroisse quelconque et de hasard, un dimanche où il allait manquer la messe s’il ne se trouvait aucune célébration vraiment tardive, entendu que tout dans le travail humain qu’il soit le plus manuel ou le plus intensément intérieur a deux parts, celle qui est facile et incombe à l’homme et celle qui est merveilleuse et difficile, qui est du ressort divin, le sort humain se jouant dans le modeste apport ou pas de la partie aisée, il comprit soudain qu’il en jouait depuis longtemps, presque son enfance, la véritable réplique, dans les duos musicaux qui unissaient sa mère et lui. Faute qu’il ait jamais une autre partenaire, il ne pouvait se rendre qu’à Dieu.

Les sons lui échappaient désormais, il avait joué, sans doute pour une dernière fois, ce morceau barbare et baroque, les deux procèdent certainement l’un de l’autre par un excès d’ors et de luxuriance, qu’est la horde d’or, et il entreprit d’imagination d’apprendre le piano à sa femme avec la même patience et la même vertu qu’il commençait, presque d’instinct mais en se commandant pour que le rythme d’exécution soit le plus doux, le plus apaisé possible, de la déshabiller. Elle lui sourit dans son sommeil, sembla s’étirer pour mieux consentir et mentalement suivre et épouser ses gestes. La chambre était petite, comme une alcove qui aurait donné sur un bureau-bibliothèque où s’était jouée la vraie vie du savant. Quoique décédé assez jeune, le professeur de Mahrande avait su combiner – ce qui est rare – une vie de clinicien aux nombreux et fidèles patients et une œuvre écrite de communications multiples à divers congrès, colloques, ainsi qu’en participation à des revues. Il en avait créé une pour la médecine interne qui accueillait aussi – autre exceptionnalité que ce goût et ce talent pour l’interdisciplinaire – des contributions de psychiâtres, et même de non médecins, c’est-à-dire de psychothérapeutes et analystes. Sans que l’on puisse dire qu’il fût de la « vieille école », il croyait au dialogue avec le patient et à l’intuition qui se fait autant en l’écoutant qu’en l’examinant. Petit, parfois inquiet, répondant peu de silhouette à celle qu’on lui eput prêté eu égard à son nom et à ses distinctions honorifiques, universitaires et scientifiques, le professeur de Mahrande avait vécu plus pour ses patients et la science que pour sa femme. Celle-ci ne le lui avait pas rendu, l’épousant chaque matin, même quand il était à Paris, acceptant de se partager entre le château qui ne lui était pas étranger à son mariage, car ils étaient cousins lointains et portaient le même nom et pouvaient partager les mêmes ascendances et légendes familiales. Un mariage qui n’avait pas été blanc, elle restait, surtout rétrospectivement, très heureuse, elle avait compris l’œuvre et les passions de son mari, elle avait été respectée de celui-ci, elle avait connu – quoique rarement – des exaltations splendides de sa part qui lui faisaient prendre, littéralement au débotté, sa femme, notamment sur le fameux bureau Mazarin et en conclusion d’une étreinte qu’il savait faire attentive et délicieuse, téléphoner à l’hôpital, se décommander sous prétexte d’un coup de fatigue dont il mettrait plusieurs jours à se remettre, et la convier à un voyage d’amour aux antipodes. Cet homme, pas très beau et au cœur compliqué, lui avait fait ce double cadeau de l’improviste savant et très prémédité de grandes escapades dans le monde entier, et d’une régularité de vie totale. Octave de Mahrande tenait que la médecine se pratique sur place, que la science n’avance qu’en pratique et que la province existe : quoique ayant une chaire à Paris et de nombreuses obligations car il avait pris au sérieux son élection académique, il professait surtout au chef-lieu de région et avait contribué à l’ouverture d’un institut médico-pédagogique dans son canton. Il se partageait donc entre des travaux l’illustrant et une médecine de dispensaire local. On était venu l’interroger et cela avait produit un de ces livres-magnétophones à deux voix – il avait même probablement été parmi les premiers en France à être sollicité pour ce nouveau genre – dans lequel il avait défendu une sorte de décentralisation de l’intelligence et de la recherche, avec en exemple l’exercice de la médecine, et de la médecine la plus générale et intuitive, la plus scientifique aussi puisqu’elle suppose chez le praticien une extraordinaire mémoire visuelle de l’atlas anatomique et de l’organigramme des interactions phsyiques et chimiques de l’homme : la médecine interne. Les plus baux cours qu’il ait jamais délivrés avaient, de la sorte, étaient en leçon particulière. Ayant lu les examens, ayant assis son patient en face de lui et avant tout nouvel examen au toucher, il commençait par lui exposer les symptômes mis en évidence par la biologie puis le faisait pénétrer dans celui de ses organes qui avait probablement un fonctionnement défectueux et par conséquent la responsabilité du grave désagrément pour lequel on était présentement en consultation. Il déroulait alors le tableau secret de la relation de l’estomac ou du foie avec leurs voisins, faisait planer un suspense sur ce qui pouvait irriter la vésicule biliaire, des sables s’écoulaient ici, des conduits pouvaient se bloquer. Mais il y avait aussi le cas d’un patient, devenu son ami, à force de la régularité d’une consultation mensuelle qu’il donnait pendant ses trois jours parisiens, et de préférence à tel ou tel, le premier soir ou au contraire juste avant d’aller prendre un train de nuit, un patient mélancolique au sens clinique du terme, lui-même probable dépressif mais le surmontant précisément par ses accès d’amour et de voyage auxquels il conviait sans préavis la femme retrouvée au château en bout de nuit et au centre très vieux et chaleureux d’une grande France que peu connaissent, faute y étant né, soit de manquer de culture historique et populaire à la fois, soit d’y demeurer dans la vigueur de leur âge, un pays, une femme qu’il emmenait ainsi soit à son cabinet de consultation par la pensée car c’était un homme de communion quoique de peu de paroles, soit au bout d’un monde qui est loin de la France mais en donne toujours la nostalgie. Il expliquait à l’autre que le passage à l’acte est imprévisible autant pour l’entourage que pour celui qui y cède, ainsi prévenu le patient devait être aux aguets et reconnaître à sa dépression-même qu’il se trouvait en dépression, c’était subtil mais vécu, et le sujet était bien médical, puisque les médecins ont horreur de la maladie et de la mort et qu’à ceux qu’ils aident en les soignant, ils s’en remettent de cette tâche de tout vaincre du dégoût de vivre à la fin subtile par les cancers qu’on n’a pas voulu tuer à temps parce qu’on se croyait au-dessus de toute échéance et dispensés par conséquent de tout examen. Que de prostates mortifères en fin de vie qu’il eût été possible d’éradiquer. Il savait l’humiliation ressentie par certains lors de cet examen un peu précis, en tout cas évocateur, et le pratiquait comme tout autre, avec la curiosité de traquer cette bête qu’est la mort quand on peut l’éviter, car de celle-ci il avait lui aussi une conception franciscaine mais qu’aucune revue ne lui avait permis d’écrire, il en eût fallu une à la fois de spiritualité et de médecine. La grâce et le bonheur de bien mourir, c’est-à-dire en tranquille conscience d’avoir toute une existence terrestre fait de son mieux, d’avoir de belles histoires à raconter à ses descendants ou aux anges pour les avoir vécues, et de marcher ainsi quelques heures ou minutes vers une rencontre qui ferait oublier l’horreur et le vertige – car il en avait aussi la claire définition – du dernier souffle. Ce qui, sans doute, l’avait le plus uni à sa femme avait été leur capacité à chacun, précisément, de se confier ces belles histoires ; ils avaient eu toute leur vie ensemble une facilité certaine pour narrer littéralement en forme de conte ce que chaque jour leur avait fait voir ou cotoyer, récits secret et enfantins souvent auxquels les tiers et même leur fille n’avaient pas accédé.

Il semblait à Régis que de la porte du bureau-bibliothèque qu’ils avaient laissée ouverte passait l’esprit du vieillard, qui venait presque en forme discernable jusqu’à eux, et que ce dernier voulait leur confier encore quelque chose avant qu’ils ne recommencent à commencer le monde. La jeune femme soupira et se retourna, l’aidant ainsi à dégraffer son linge intime, puis nue resta allongée sur le ventre. Régis se demandait si le monde entier, et même son grand-père par alliance n’avaient pas jusqu’à eux fait fausse route, qu’importaient les titres scientifiques ou nibiliaires, les châteaux, les appartements, les comptes en banque, les objets, les statues même représentant les propres enfants de leurs acquéreurs, la révérence sociale, la beauté même, tout ce qui était de l’ordre extérieur ou de celui de l’avoir, pourvu que l’on soit assez pauvre. Car comment accueillir la richesse de l’instant ? et cet instant a-t-il jamais son rival quand un corps féminin qui respire la bonne odeur de la jeunesse et d’un amour offert, se donne à voir, à toucher, à caresser, à contempler sans trop bouger que frémir à chaque nouvel affleurement, et selon chaque caresse à mesure des découvertes que fait l’amant d’une géographie d’abord plane et blanche, avec çà et là quelques grains de beauté, quelques accidents colorés de roux, puis ombreuse, tranquille et enfin moite, secrète, encore fermée mais avec la souplesse de ce qui va éclore. Exceptionnellement et à titre personnel, en raison du mérite infini d’avoir été choisi, la richesse intime et prouvée d’avoir droit à ce corps, à cette volonté donnée, à cette âme, à ce regard qui allait s’éveiller et lui sourire une nouvelle fois, quand, selon une prise qu’il avait connue en secourisme mais pas pratiquée encore dans cette application, il la fit se retourner rien qu’en lui croisant les chevilles autrement qu’elle les avait laissées se disposer quand elle s’était mise sur le ventre.

Mirabelle était rarement l’ordonnatrice de sa vie, et c’est son jeune époux qui lui avait probablement donné cette occasion royale d’avoir à se choisir en s’éprenant de quelqu’un, d’un homme, d’un étranger, d’un autre, et d’abord cette occasion de distinguer enfin qu’il y a bien des portes dans l’amour et que la sensation qu’éprouvent une femme et un homme rien qu’à la pensée l’un de l’autre est une variété, une espèce d’amour qui mérite un nom propre, que l’on n’a pas encore trouvé. Mais elle avait cependant préparé elle-même ses mets et s’était servi la première quand elle initia son futur mari. Discernait-elle alors que ce serait leur destin ? Cédait-elle à l’ennui du pèlerinage et à la chance de rencontrer quelqu’un qui soit aussi dévôt que capable de sentiments vrais et non contrôlables ? S’y était-elle prise par la seule voie possible car le clerc qu’elle devinait quoiqu’il ne s’avoua point, ne se donnerait certainement pas en connaissance de cause si, improbablement, il en avait une pratique antérieure à la nuit qu’ils improvisaient. La chambre n’eut-elle offert que plusieurs lits, petits et rangeant aussitôt les passions et l’aventure à leur place habituelle chez eux, une vague appétance qui était refoulée faute de point d’application, que rien ne se fût passé. C’est en effleurant le ventre du garçon dans la chaleur d’une nuit qui non seulement faisait ouvrir les fenêtres et imposer à l’air de courir et tout remuer des draps, des rideaux et d’une sorte de poire à la tête du lit, censée commander une électricité qui ne se consentait qu’à condition d’aller manipuler des boutons lointains, qu’elle était allée d’un vague examen des lieux et d’une appréciation mitigée du confort et de l’allure que prenait cette nuit, à la soudaine interrogation posée par le sexe au repos. Elle n’en avait jamais vu sauf en peinture, elle savait les choses qu’il faut savoir mais sans beaucoup plus, elle avait alors laissé ses lèvres venir à ce petit morceau de chair plus endormi encore que l’entier du jeune homme. C’était doux, cela retenait une sorte de respiration qui avait commencé aussitôt qu’elle l’avait embrassée et alors même qu’elle avait prestement retiré son visage tout en laissant sa main à la poitrine qu’elle caressait déjà machinalement. Puis le miracle n’avait plus été longtemps à se proposer seulement au regard. L’érection se vit à deux, utilement et bellement.

La voilà qui voulait l’inverse des poses de leur mutuelle initiation. Au vrai qu’elle ait eu ainsi l’initiative n’avait pas seulement déterminé leur mariage, mais le fameux fruit de l’Eden n’est-ce pas la femme qui le découvre, le porte et en fait, à son mari, tirer quelques conséquences. L’analogie devait s’arrêter là puisqu’ils étaient heureux, mariés et que le paradis leur avait ouvert ses portes au lieu qu’antan elles s’étaient refermées, les exclus dehors. C’est beaucoup réfléchir alors qu’on va vous faire l’amour… mais Mirabelle n’était pas de celle qui se laisse aller ou faire si elles ne l’ont préalablement, même en un très bref tour d’horizon, délibéré. Le tour était vite fait, elle aimait cet homme, elle avait envie de lui, ils s’étaient privés à dessein, plus sur sa proposition à lui que selon ses goûts et ses résolutions à elle, il était temps de se rattraper et le lieu valait d’être consacrée. Elle regardait, depuis le lit jusqu’à la porte qui, ouverte, laissait voir le miroitis discret et chaleureux de la grande table Mazarin. Elle ne supposait pas que le meuble ait pu porter autre chose que des dossiers, de la feuille de papier, des mains lassées d’écrire à la plume, des coudes posés pour soutenir une tête qui tombe de sommeil. N’ouvrant pas les yeux, elle se laissa prendre par celui qui l’avait longuement préparé. Etait-ce lui ou était-ce la réponse, pour ainsi dire toute faite et programmée, de son propre corps. Car ce frémissement d’abord en longueur lui partant des hanches et remontant jusques sous ses seins, à la manière dont on lisse son vêtement de femme quand on l’a passé et qu’on va se montrer ou sortir, ce n’est pas elle qui le convoquait, qui appelait presque aussitôt et cette fois en largeur une autre vibration, elle ouvrit la bouche comme pour aspirer un air lui manquant soudain, poussa son poing dedans pour réprimer un cri, Régis la pénétrait d’un seul coup de rein, s’ancrait, la quittait presque mais pour mieux assujettir leurs corps et aussi leur duo dans le lit qu’ils prirent en diagonale. Elle pensa, en ouvrant un instant les yeux sur le visage du compagnon de cette route à laquelle elle consentait pleinement et commençait de participer, poussant à la roue, qu’une part de son plaisir tenait à la vue qu’elle offrait d’elle à son mari, le blanc laiteux de son corps, avant leur commune moiteur et les suées de l’étreinte, le triangle sombre au haut de la commissure des cuisses, ses seins dont elle ne savait s’ils étaient de son goût à lui, trop lourds ou trop écartés ou pas assez ductiles ? et ses hanches qu’elle n’aimaipas, que personne n’aimait semblait-il, la couturière, sa couturière elle non plus, au moins voilà qu’elles étaient à prendre utilement telles que sa mère et son père les avaient conformées, peut-être trop larges et massives, oui, mais propre à contenir un enfant et tout le ventre de l’homme qui le lui faisait faire. Cela dura longtemps, quoiqu’elle ait tressauté son plaisir à deux reprises, car Régis ne venait ni n’allait, au contraire il semblait s’enfoncer sans retour, toujours progressivement, avec un soin infini, presque médical qui ne le faisait point tâtonner mais toujours gagner en profondeur. Et le sexe devenait corps et le corps en elle paraissait aller à son cœur, elle étouffait, elle retenait son cri, elle battait vaguement et convulsivement de la main les fesses de son amant et se cramponnait à nouveau à ses reins, puis elle se laissa venir encore jusqu’à lui tandis qu’il effondrait la tête à son épaule, en y donnant sueur, bave, baiser et un mot bafouillé de reconnaissance. Ils restèrent ainsi à gésir, tandis qu’ils entendaient quelqu’un descendre avec précaution l’escalier puis pénétrer dans la pièce du dessous, le silence, à part ce frôlement respectueux, était total, l’heure des oiseaux et de leurs multiples signaux d’aube n’avait pas encore paru, la lune était couchée, elle avait eu peu de présence, pas seulement à cause de l’orage mais n’était apparue entre les nuages qu’assez bas sur l’horizon, il est vrai aussi que les lisières forestières rendait celui-ci très proche.

Patrice n’éveilla pas la comtesse, Adolphine semblait l’avoir attendue, ni l’un ni l’autre ne s’étaient vraiment endormis, les heures précédentes étaient trop riches soit pour qu’on s’en réveilla si l’on avait pu sommeiller un peu, soit pour qu’on se laissa aller aux rêves, tant – précisément – les choses avaient pris depuis l’église leur tournure. Il s’assit sur une chaise, contempla la vieille dame, qu’elle était donc resté belle ! Ce port de tête un soupçon incliné, cette chevelure dont à temps pour ne pas trop la perdre, elle avait changé la coiffure, cette peau qui n’avait pas pris vraiment de rides, ces yeux profonds avaient ensemble une sorte de mission acceptée avec malice et sans forfanterie qui est de donner à qui vous contemple du bonheur et de la bonté, de l’aise et non les ordres de la séduction. Il se leva, lui baisa la main, alla à la fenêtre, étendit familièrement les bras à hauteur de ses épaules. Elle l’appela avec douceur par son prénom, et le fit revenir vers elle, elle l’interrogeait sur ce qu’il avait pensé et devait comprendre. Charles et ses « affaires » posait un dilemme, quelle que fut la fortune des Mahrande, il y avait cette fois un choix à poser, les portefeuilles, des titres parfois depuis un siècle dans la famille qui y avait parfois gagné quelque place d’administrateur, ou bien le château. Elle était encline à sacrifier le château, en tout cas à en négocier les inscriptions hypothécaires avec suffisamment de vivacité – celle qu’il lui restait pour un temps que personne ne sait déterminer ni pour soi ni pour les autres. Eétait-ce de cela qu’elle voulait entretenir Patrice, son neveu, son petit-neveu, elle se perdait un peu là-dedans, les cousinages, les convolements, les naissances anticipées, adultérines, adoptives, tout cela était complexe mais jamais racontées, elle pensait justement que Patrice avait dû en hériter de Christian, pas une mémoire écrite ni factuelle, mais la souvenance vive d’intuitions qui font soudain figure ou bloc. Que voyait-il du nouvel entrant dans la famille ?

Il voulut ne pas répondre, il n’avait d’éléments que de très seconde main, les confidences d’un moment du dîner que lui avait faites Violaine avant de lui donner sa nouvelle adresse, car elle lui avait dit souhaité qu’ils se revoient un peu plus que depuis leur séparation, la connaissance un peu plus approfondie dont Louis d’Ors lui avait cependant avec grande discrétion donné quelques éléments, mais il y avait surtout la horde d’or, qui bouleversait tout. Le jeune homme surprenait, pouvait surprendre qu’on avait pris pour une eau tranquille, et d’une eau qui fait violence peut-il surgir quelque animal ou cela ferait-il monter de la tourbe ? A vrai dire, Patrice n’osait se prononcer et la vieille dame fut plaisantée sur son manque de présence d’esprit, elle eût dû lire la main de son petit-gendre. La surprise, l’histoire cachée ? n’y en avait-il pas trop ? Adolphine fit signe à son visiteur de chausser ses lunettes, de s’approcher d’une lampe qu’il alluma, c’était le portrait du Maréchal qu’il fallait regarder, la photographie était datée à la plume de Juin 1939, Franco ayant déclarée la guerre civile finie – ce qui rétrospectivement aurait eu la même vérité fidéiste que la fin censément des opérations lourdes en Irak, l’an de grâce de l’ère chrétienne 2003 – l’Ambassadeur de France avait eu quelque loisir et visita donc le Portugal, sagement neutre et donc un peu mieux fortuné que la moyenne européenne qui était alors devenue plutôt haletante. Datée surtout de Buçaco et dédicacée pour Adolphine. Le futur Chef de l’Etat français avait un visage reposé, lisse, une expression civile portant même à faire croire qu’on était en présence d’un sosie. La vieille dame fit ouvrir à Patrice un tiroir, mais avant qu’elle ne tira de l’enveloppe trois autres photographies mais de petit format, elle commenta, oui, c’était elle la fille prétendue du Maréchal Pétain séjournant à l’hôtel royal, elle avait rencontré l’Ambassadeur à une réception, à peine sortie de l’adolescence, que celui-ci donnait à la villa Zinza, les cigarettes et le champagne étaient étiquetés à son nom, on était loin de l’image d’Epinal et des coloriages qui quelques années ensuite aller placer un vieil homme au rang des héros de planches destinées sous l’Empire ou pendant les campagnes de Cerimée et d’Italie avec pour seules teintes le rouge et le bleu. Sur une photographie, celle d’un pique-nique, quatre hommes et dans le fond allongé sur la banquette de la voiture qu’on avait sorti, Philippe en manteau fixant l’opérateur, sous-bois. Une autre enfin, passant la frontière après Hendaye de ce pas de chasseur qu’il avait encore. Mais de Gaulle ? Adolphine ne se fit pas prier, elle avait accepté de Jacques Isorni d’aller présenter en compagnie de trois autres épouses d’académicien, à l’automne de 1968 – quand soufflait un vent d’amnistie – une supplique au Président de la République. Elle avait dû plaire car elle avait reçu cette pose de Charles de Gaulle en conférence de presse, dédicacée et signée, « ce que je n’ai pas dit mais entendu, à madame de »  etc… car elle avait mi-réussi, mi-échoué. Le 11 Novembre suivant, un véritable harroi était venu, cornaqué par le préfet, encadré d’un bataillon et fait de représentants des plus hautes autoritésmais d’aucune personnalité de grand rang dans l’Etat qui soit en personne, déposer une couronne de fleurs sur la tombe à l’île d’Yeu, sans plus. Elle recomposa et ferma l’enveloppe, la tendit à Patrice et en vint à l’essentiel. Certes, l’histoire, son mari, les grands hommes, le château mais Mirabelle… sa petite-fille lui importait plus encore que sa propre fille. Adolphine de Mahrande, comme si elle eût dû mourir dans la minute, confiait à Patrice le plus grand soin et son secret. Si elle allait tout faire pour sauver Charles, l’insensé au charme insolite, ce ne serait évidemment pas pour celui-ci, mais pour le père de la petite, de la douce, de la si juste Mirabelle, qui – précisément – n’était pas sa petite-fille ni la fille d’Augustine. Et l’aïeule contempla tranquillement, avec soulagement, Patrice pour voir comment il avait déjà compris.

Les oiseaux commencèrent leur tapage, il était grand temps de prendre un peu de sommeil, Patrice s’avança sur le balcon, au lieu des audiences et laissa la comtesse à elle-même. Tous deux avaient de longue date appris la solitude et le silence, les vivant comme un vrai enveloppement par la vie, sinon un sûr chemin vers la communion des saints. Surtout les laïcs, hors calendrier, les gens qu’on aime et à qui on ne saura jamais le dire, ici-bas. Le-chien suivit Patrice et s’étira à ses pieds. Respectueusement attentif, le regard bien d’aplomb. Patrice admira que la bête ne se plaignit qu’on ait toute la nuit oublier l’essentiel, une gamelle d’eau pour elle, et ne la demanda toujours pas

dimanche 25 mai 2014

un maariage - récit (6)



La réception





On arrivait au château assez simplement, c’est-à-dire sans longue allée de très vieux arbres qui préparent à une vue soudaine et non ordinaire. Ici, on bifurquait à droite depuis la petite route départementale, on se trouvait alors à longer le bâtiment principal, regardé de profil, il était à étages et à tours bien entendu, pas très ancien, pas neuf ni trop restauré non plus, on voyait déjà qu’il seravit encore, c’est-à-dire qu’il était mainfestement habité avec ces touches d’ordre et de désordre, avec le naturel qu’on laissait à la végétation, sauf dans le strict abord de la demeure. Quand Patrice et Dom Louis arrivèrent, les charettes faisaient la haie, les invités marchaient dans l’herbe et l’on allait comme une lente procession vers une aire de gravier, légèrement en pente qui situait la réception d’avant-dînée entre le cours d’eau, la Lie – nom dont on ne connaissait pas l’origine et qui évoquait tant de choses à boire ou à redouter qu’elles n’étaient pas commentées par la chronique – et un faux angles du château auquel on tourneait le dos pour descendre vers les buffets. Les chevaux étaient mouillés et fumaient, les invités défilaient dans une salle où l’on pitétinait avant d’accéder à quelques lieux plus discrets pour se sécher, se peigner, rajuster des capelines ou du fond de teint. La pluie avait été une petite catastrophe et l’orage continuait de roder. C’était d’autant plus beau, car la bâtisse XVIIème siècle pour l’essentiel, d’ordinaire gris noir de la pierre de Loire qu’avaient trop lavé les siècles, ressortait par contraste presque blanche, lumineuse. Le symbole était parfait de la maison qui abrite et accueille, mais naturellement il avait fallu prévoir qu’on dînerait sous-tente. Celle-ci était montée sur des colonnes de fer, on avait prévu un écran, une projection informatique, on ne voyait ni les fourneaux de plein air ni les animations de l’office. De jeunes filles – sans doute en petit boulot d’été – costumées comme des judokas, en blanc mat avec toutes une ceinture rose, allaient au devant des gens et proposaient déjà de quoi manger, et c’était somptueux.

 

Débouchant sur le spectacle depuis le parterre d’un trajet fait à pied, Dom Louis ne s’étonnait pas de ce faste, il connaissait la famille de réputation, car il n’y a pas de milieu chez les moines surtout les Bénédictins, entre le frère aux petits vœux et à la chasteté à terme réversible, et le fils de grandes lignées qui pour un peu, s’il n’était en secret brigué l’anneau abbatial, porterait chevalière et connaîtrait le Gotha avec ses mises à jour. C’était le cas de Louis, mais le ministère en banlieue parisienne lui avait donné une aisance que ne procurent pas les salons. Le naturel avec des gens qui ont la vie difficile est d’abord le respect, la modestie, la considération, l’écoûte de propos banaux dans leur apparent acquiescement à la fatalité comme s’il fallait à tout prix, quand on n’est pas très bien placé dans la société, placer sa fierté dans la généralité de la condition humaine. Mais qui se croit bien placé sauf ceux à qui cela est répété. Un prêtre dans les environs de Paris voyait chacun à sa place, d’ailleurs il avait entrepris sa mission en allant systématiquement visiter porte-à-porte ses ouailles, de l’entrainement et du doigté en réserve pour les réceptions mondaines, où il y a aussi à aaller vers les gens pour les faire venir à autre chose que la superficialité de leur refuge. Il était exigeant, pouvait être volubile et l’avait été pendant les deux kilomètres marchés en compagnie de Patrice. Au sexagénaire, le cadet s’était ouvertt de son étonnement pendant la célébration : les deux époux étaient étrangement distants l’un de l’autre comme s’il n’avaient pas eu le temps de prendre la mesure et l’allure du couple qu’ils formaient cependant, très bien et avec vérité, juste avant l’office. Ils ne se parlaient pas, ne se regardaient, étaient fixés à ce qu’il se passait à l’autel comme s’ils y avaient chacun été convoqués seul. Le Père Ballande n’avait pas préparé l’atmosphère car quoiqu’il accorda toute absolution et rémission à celui qui avait changé de cap, si brusquement et pour une raison, évidemment impérieuse, mais paradoxalement peu invoquée en religion, il n’avait pu s’empêcher de parler triste. La condition humaine avait été son sujet, les forces qui défaillent, la nécessité du couple, mais du couple homme-Dieu, qu’aucun autre appareillage ne pourra suppléer. D’une certaine manière en quatre phrases, il avait donné à Régis toute la nostalgie de l’état de vie qu’il avait naguère embrassé et qu’il avait résolu, aussi fortement, de quitter. Le Jésuite était de ceux qui sans être misogyne, professent avec quelque expérience de l’entretien pénitentiel ou simplement spirituel, que les femmes empêchent de se recueillir car le paradis peut aussi se trouver dans leur ventre ; il n’avait pas dit cela et n’aurait pas excusé un avortement, mais il pensait qu’il y a des joies et des circonstances de vie qui englobent toutes celles possibles et imaginables qu’on ne goûtera jamais et dont, ainsi, il n’y a pas à avoir regret. C’était un enseignement classique auquel il ajoutait qu’un signe de vocation, peut-être pas très explicité dans le droit canonique, est le goût du travail intellectuel, de l’approfondissement nécessitant beaucoup de temps d’affilée, et que solliciter la prêtrise pour faire des études de longue haleine est une des belle ouvertures, en même temps qu’une tradition bien utile, dans l’Eglise. En quoi pouvait germer une querelle avec Dom Louis puisque la vie monastique ne donne jamais à ses adeptes plus de deux ou trois heures d’affilée pour accomplir ou vivre quoi que ce soit uniment, prière, étude, repos sont toujours entrecoupés, ou rompus, juste quand on était enfin à commencer. C’était le premier commentaire qu’avait proposé Louis à Patrice, en guise de résumé de ce que son retard à trouver village et église, lui avait fait manquer. La conversation, naturellement, était allée à Mirabelle, personnage sur lequel aucun n’avait de lumière directe, elle semblait tellement composée de sa grand-mère et de sa mère qu’on en avait hâte de voir quel père en avait été le commanditaire. Celui-ci était resté peu en vue à la messe, quoique placé où il se doit.

 

Un peu empâté, ne se tenant pas très droit, massif mais sans excès, le père de Mirabelle en effet n’impressionnait pas, vu de loin, et c’est ainsi que Dom Louis d’Ors (les quidam affectaient de prononcer le s pour paraître plus solidement éloigné du jeu de mot, mais il fallait prononcer simplement et accepter ce qui approchait le moine du saint Chrysostome) se rendit aussitôt vers ce dernier. Sans être aucunement entouré que de temps à autre par les jolies serveuses, Charles Villemaure s’était assis le plus à l’abri vers le château, en haut donc du champ laissé à la réception, dont il observait le déroulement comme s’il n’y avait pas été convié lui-même. Les invités avaient formé de petits groupes dont se détachaient parfois deux messieurs, partant en de grandes conversations où manifestement il s’agissait en prenant des airs pénétrés et en ployant légèrement une jambe pour avoir belle tenue, d’impressionner les tiers, les affaires du monde ou les grandes entreprises se traitent ainsi, croit le commun des mortels. Les femmes plus grégaires ne se quittaient plus quand elles étaient parvenues à s’arrimer les unes aux autres, on lisait sur les lèvres des véhémences de jugement, des étonnements feints très différent de la gravité pompeuse, et sans doute ennuyeuse, des hommes entre eux, géniaux et diserts pour bâcler ensemble ce qui pourrait être léger, sinon poétique, car le décor se prêtait au bucolique, malgré le fond d’orage. Les dahlias abondants, multicolores, fraichement arrosés par le déluge de la sortie d’église faseillaient, plus à l’aise et heureux que les gens, et au loin, rituellement, les biches passaient comme si elles avaient été convoquées pour attester de toutes les authenticités du château. Quant aux arbres, s’ils n’avaient pas accepté la servilité de former une allée patricienne, ils étaient à l’anglaise dispersés avec science depuis au moins deux siècles, et il semblait qu’on s’était inspiré pour les disposer de ce qu’a décrit avec amour et nostalgie Chauteaubriand pour sa Vallée aux Loups, la nostalgie des pierres se rachète avec d’autres, mais ce que l’on a planté… les graines et boutures qu’on a rapportées, d’outre-Atlantique ou plus humblement de quelque promenade dans le voisinage, qu’on a surveillé, regardé grandir, se redresser avec quelques soins ou émondages font partie d’une vie, les plantes accueillent et accompagnent ceux qui leur ont donné terreau et attention. A cela, Charles était sensible, et l’apercevoir ainsi, de loin, seul se détachant en clair sur le plus clair encore des murs en tuffau, donnait envie de regarder de plus près cette âme qui affleurait manifestement sous l’enveloppe quelconque d’un homme qui a subi plus qu’il n’a dirigé sa vie.

 

Louis d’Ors n’eut pas besoin d’entrer en matière, Charles Villemaure était manifestement heureux de cette soudaine compagnie et il cherchait dans l’autre qui venait à lui un dépaysement, et non pas l’oreille complaisante pour laquelle répéter son discours familier à propos de la mystique et de Pascal, des mathématiques et de la nécessité si peu aperçue, sauf rétrospectivement. Les deux hommes commencèrent par se regarder tour à tour, tandis que, sur la pelouse en avant de la rivière alimentant les douves, le spectacle à contre-bas d’une certaine frivolité et de beaucoup de pauvreté continuait à leur servir de prétexte. L’agitation pour ne pas donner prise était animale. Charles pensa tout haut et avança la comparaison de la réception, qui maintenant « battait son plein » avec ce qu’il était plausible d’avoir lu en description exacte chez François Mauriac. Des secrets de famille à fleur de presque tous les couples et du silence sur ce que tout le monde ne savait que peu mais devinait devoir exister, c’était généralement peu amène. Louis poussa autre chose entre eux, c’était ce curieux mélange où l’homme et Dieu ont part à deux, Dieu faisant le plus difficile à condition que l’homme tienne quand même sa partie, en sorte que beaucoup sont orphelins non pas de Dieu mais d’eux-mêmes. Ils avisèrent ensemble une des multiples cousines de Patrice vers laquelle celui-ci, quitté par le moine, avait fait voile ; elle était habillée d’un rouge si vif qu’il eût été vulgaire, si la robe n’avait été portée avec une telle aisance et par une telle beauté ; Louis qui avait recueilli de Patrice sa confidence d’avoir été violemment ému d’apercevoir à l’église l’une de ses anciennes maîtresses, quoiqu’il ait été prévisible qu’elle fût invitée et là, sentit que des complications allaient naître de cette trop vive et appétissante cousine ; Patrice aurait à débattre entre de possibles retrouvailles et la drague que proposaient la jeune femme écarlate, et le connaissant un peu, le moine conjecturait qu’il en aurait la soirée gâchée, tellement lui reviendrait les faux plis de ce qu’il est convenu d’appeler des vies parallèles, pas toujours d’hommes illustres, mais le plus souvent d’hommes dont une part importante est, précisément, faible. Le binaire n’est pas la duplicité.

 

Un autre couple tentait de se former, une des amies d’éducation scolaire de Mirabelle avait entrepris un garçon probablement de son âge, mais qui affectait la pose d’un homme fait, et portait une courte barbe brune, taillée avec assez d’originalité. Il respirait le mauvais genre et sans doute n’accueillait la donzelle que comme une proie que sans doute il ferait basculer en fin d’exercice. Les regardant qui remontaient vers eux, Charles et Louis eurent la même pensée, mettre d’une manière ou d’une autre la jeune fille en garde, mais où donner de la voix, car en somme la chose était au programme, les réceptions de mariage sont des moments de rencontre et de risque, peut-être d’apprentissage. Le grondement de l’orage revenant vers le château les interrompit et ils se demandèrent ensemble ce qu’il serait possible d’improviser pour la comtesse si décidément la pluie devait s’imposer. Ainsi, allait-on vivre deux suspenses fit remarquer le moine ; l’avenir de X couples putatifs ou décidés, y compris celui des jeunes mariés, se jouerait ce soir, peut-être par abstention, peut-être selon la dialectique du dol et de l’espérance, de la croyance, et en même temps celui du bon déroulement d’une soirée qui, sans doute, vu son âge, était la dernière que donnerait la comtesse de Mahrande. Sans doute, puisqu’on ne lui voyait pas beaucoup d’autre postérité avant longtemps que celle proposée par Mirabelle et Régis ; la vieille dame avait été éloquente, comme si elle avait par son geste à la sortie du cortège convoqué le destin.

 

Ils furent abordés par une relation de Charles, celui-ci arrivait de Bordeaux où il avait longtemps dirigé la chambre de commerce et leur exposa la chance gaspillée par Pierre Mauroy, le maire de Lille à l’époque, qui avait fait préférer sa propre structure de confédération des grandes villes d’Europe, sur le modèle de la simple entente entre édiles, à celle inventée en Gironde et patronnée par Jacques Chaban-Delmas qui mettait ensemble pas seulement les municipalités mais aussi les universités, les entreprises et les organisations consulaires. Le nouveau venu avait tenté de convaincre Alain Juppé d’une relance, et le jugeant sans doute excellent gestionnaire mais soucieux de faire davantage pour mériter rétrospectivement une arrivée au pouvoir devant peu à l’élection et beaucoup au portage par de mulitples appareils, dont le fauteuil d’handicapé du maire régnant jusques peu avant sa mort, il l’avait interroger sur ses desseins à long terme. Soit, avait fait l’autre, je suis là pour longtemps, mais des perspectives pour Bordeaux, lesquelles ? Qu’un politicien pût ainsi, avec une franchise qui inquiète, avouer ainsi son manque de vision, avait saisi son interlocuteur, qui continua sur le mode : la France manque d’hommes d’Etat et d’autorité morale. Charles et Louis acquiescèrent, hésitant chacun à se réjouir de l’intrusion du politologue ou à la déplorer, mais ils furent secourus par un second tiers, se plaignant de son dos, affichant soixante-dix ans et commentant son mal par des parties de tennis où il battait les enfants de son premier lit. Suivit un récit avantageux de ce qui avait dû être vécu par lui comme une disgrâce et par la seconde épouse comme une réelle tromperie sur la marchandise. Ayant acquis la preuve – photocopiée – que le futur président de son groupe se commissionnait en douce, il s’en ouvrit, après que la succession à la tête de l’entreprise ait été réglée à l’un des membres du conseil d’administration, et fut dès le lendemain viré, mais il avait récupéré des indemnités au plus fort en se choisissant un avocat aussi escroc que le nouveau patron, ainsi coulait-il des jours argentés d’autant plus qu’il était économe et n’avait remplacé la Safrane de fonctions que par une camionnette rachetée aux enchères à la Poste. Il avait eu ainsi surtout le loisir de produire trois très jeunes enfants, qui justement accaparaient le buffet vers lequel les quatre hommes avaient fini par dériver.

 

Dom Louis d’Ors restait au jus de fruit, Charles Villemaure fonctionnait au champagne, les deux autres étaient au whisky, le temps menaçait moins, les époux vinrent à eux. Il en était temps car la réception commençait de trainer en longueur et l’on finissait par oublier pourquoi l’on était là. Mirabelle eut un sourire qu’elle n’avait jamais, semble-t-il eu, et dut en avoir conscience ce qui la rendit encore plus lumineuse, elle allait vers son père, l’aimait, le lui disait, l’admirait et sans que les joues se touchassent ou les mains se prissent, il y eut quelque chose de fou et d’immense qui se passa alors. Louis fut témoin d’une sorte de transmission entre la fille et son père, un tel mouvement, un tel amas d’une incroyable densité qu’il prenait quasiment forme entre eux, comme un paquet précieux, mais clos et mystérieux, sacré se donnerait d’une personne à l’autre, plus en dépôt qu’en objet de consommation. Cela faisait boule et le spirituel se voyait – enfin – à l’œil nu, car l’amour est spirituel et l’amitié filiale et parental parce qu’elle est autant intime que tue et pudique, est sans doute le comble de la richesse humaine. Charles, habituellement le dos rond, avait manifestement repris toute sa taille, le front était splendide, celui de sa fille à l’identique et l’on remarquait dans le marron des yeux de chacun des pépites rouge et or. Louis esquissa – réflexe – un signe de croix sur lui-même qu’il doubla sur le couple, Régis était en retrait qui, lui aussi, avait vu ce que percevait le Bénédictin, puis l’on entra dans la substance d’une célébration de mariage, les deux époux avec gentillesse jouèrent leur rôle de prendre en charge tous les bonheurs latents et tous les mal-êtres et malheurs vécus. Charles redevint un homme intimement accablé mais que ses enfants honoraient, sans doute presque seuls dans cette attitude qui n’était ni d’affection ni de pitié, mais vraiment de considération ; on aurait dit, en effet, et Louis le réalisait à présent que l’assemblée des invités avait discerné qui dans leur foule et plus spécialement chez les hôtes de la noce, avait à cacher et devait être tenu à part. Charles, certainement, avait vécu dans son milieu professionnel, déjà à plusieurs reprises, cette sorte d’ostracisme qui fait cesser les conversations et changer d’attitude quand le banni cherche société.

 

Régis parla, il était nouveau à tous égards et il semblait vouloir racheter ce dont il avait eu conscience pendant la messe et qu’avait noté le concélébrant. L’émotion d’un tel retournement de sa vie, quel que fut la présence de Mirabelle pour l’y accompagner, comme si celle-ci n’en avait pas été la cause, avait eu sur lui une emprise qui enfin diminuait, les dés étaient jetés et les bénédictions acquises. Louis enchaîna et se posa en exemple. Il avait pratiquement rompu au moins deux de ses vœux, la stabilité et l’obéissance, même si la loi maonastique prévoit le cas qu’il illustrait et partiquerait peut-être plus longtemps qu’à l’essai, mais au contraire de Régis, ce n’est pas un événement extérieur à sa vocation qui l’avait fait bouger, tout s’était passé à l’intérieur et dans la dynamique de celle-ci. Humainement, il avait senti par avance l’ennui le faire dépérir au cloître une fois franchi toutes les étapes, ordinations et assermentements et de cette absence, désormais, de toute promotion apparente, il avait fait une certaine dévorance de ce à quoi une âme, une intelligence ont droit. Il devait faire du faire et sans être ni un agité ni un grand pratique, il avait vu qu’une vocation plus mondaine serait davantage adéquate, c’était à la fois très intérieur et très concret, tandis que Régis, Jésuite jeune et heureux, s’était trouvé en une nuit davantage devant une responsabilité qu’aux prises – mystiques et désormais charnelles – avec un amour inattendu et tout humain. Le Bordelais, le tennisman les avaient quittés, ils étaient tous quatre devant la vie, sans rien cacher aux autres. Charles, maintenant qu’il était nu, redevint à l’aise, presque disert et la conclusion allait être longue, fournie et passionnée, il y avait un pacte à se donner les uns les autres. Le jeune prêtre ne pourrait suffire à sa tâche sans que des affections, des maisons, des confidences l’entretiennent de cœur et de chaleur. Pourquoi les jeunes époux qui étaient libres de choisir le site des leurs premières années de mariage ne viendraient-ils pas s’installer sur ses terres paroissiales, remuant de l’intérieur un humus trop léger de chrétienté du dimanche et de multiples et creuses réunions du soir, sans que les journées soient autres que du désert, des trottoirs, des pars municipaux sans vraie vie de quartier tandis qu’aux quais du R.E.R., un océan de voitures scintillait, étal du matin au soir. Il eut fallu mener un apostolat dans les trains et en suivant les gens jusqu’au cœur de Paris, dans les bureaux, les étages, les métros, les officines de restauration rapide et parfois les séances d’amours clandestines dans des hôtels de passe, une sorte de transhumance du prêtre à la façon des adlministratyeurs coloniaux suivant leurs administrés dans le nomadisme et la transhumance de ceux-ci. Une fiscalité en nature, et une proposition sacramentelle à partir du vécu, sans chercher d’autres paraboles dont les mots ne perçaient manifestement plus. Quant à Charles, le parti décidé par son jeune gendre d’entreprendre l’étude théorique puis la fondation d’une institution permettant une finance sincèrement éthique, en fonctionnement de la société et pas seulement en pétition de discernement des placements, l’intéressait au plus haut point. Philsophiquement parce que c’était la morale qui introduirait désormais toutes les réductions du hasard et se poserait en déterminant très objectif et mesurable. Pratiquement parce que le joueur de casino voyait son rachat et sa conversion possibles, en entrant humblement au service du jeune homme pour le relationner et surtout analyser les valeurs, les opportunités, les pièges, les faux-semblants.

 

C’est alors qu’entre eux quatre arriva, comme un parfum supplémentaire donnant aux âmes ce qui leur manquait encore de communion et d’ivresse, le souvenir d’Augustine. Présence mystérieusement ressentie par eux, exactement de la même manière et au même instant, comme si réellement elle avait été là. Louis en fit la réflexion, mais ce fut Charles qui trouva, ce n’était pas sa femme qui était revenue de Mauritanie, mais eux qui s’y étaient transportés ensemble, en planifiant ce qu’ils pouvaient construire par le mariage des deux enfants. Le moine put alors continuer, c’est ainsi que se font dans l’occident chrétien les fondations. La foudre tomba assez loin, du vent frappa les tentes qu’on apercevait à un autre angle du château, du foie gras, abondamment, circulait, en petits carrés sur des toasts chauds qu’apportaient les simili-judokas. Un chien apparut qui n’était pas de la maison, assez grand, la queue opulente et retroussée, du blanc en plastron et à chaque patte, le poil noir et long. L’animal arriva droit sur eux, comme s’il connaissait chacun et se dressant, appuyé sur le ventre de la mariée, entreprit de lécher celle-ci au visage, qui s’était penchée pour le repousser et se défaire de ce qui sembla une véritable étreinte masculine. C’était le troisième signe de la journée, et ils en étaient troublés. Le chien ne se retira que peu, et tandis qu’ils s’étaient tous assis, car les épousés avaient gardé Charles et Louis pour la bonne bouche, s’allongea, la tête entre les pattes antérieures, le regard fixé sur eux, les yeux petits, ronds, perçants et pourtant tendres. Il se fit du silence et Louis d’Ors pensa qu’il pouvait s’écarter et laisser père et enfants seuls.

 

Il alla rejoindre le Père Ballande autour de qui l’on faisait cercle, parce que Régis avait invité beaucoup de ses condisciples, à défaut de ses promotionnaires dans la Compagnie de Jésus. La conversation était chaleureuse, et il s’agissait de convaincre le religieux de refaire ce qu’il donnait à chaque kermesse antan. Il finit par se laisser faire et à l’étonnement des invités, tandis que le soir tombait et qu’on était proche de l’heure séante pour changer d’ambiance et aller à table, toutes présentations faites et cancans proférés, on entendit soudain venir du château toutes les rumeurs d’une imposante gare de triage, puis des quais avec les indications d’horaires et de départs, les regards cherchèrent l ‘origine de la bande certainement enregistrée mais ne pouvaient identifier que la silhouette du Jésuite, tenant la pomme d’un microphone à ses lèvres, une locomotive à vapeur commença de souffler, un cnonvoi allait s’ébranler, des portières allaient claquer, se fermaient, le brouhaha des adieux était suggéré, la puissance motrice s’exaltait, on allait partir, on s’ébranlait, puis l’on fila, on passait des aiguillages, on négociait des pentes, des changements d’allure, on essuyait un orage figuré, on arrivait à quelque étape, le buffet de la gare était annoncé avec un accent du midi, et de la part de la comtesse, au milieu des rires et dans la stupéfaction le vieil homme appela tout le monde à consulter, non les menus encore, mais les panneaux indiquant les combinaisons des tables. On applaudit et l’on se déplaça. Les amis de Régis étaient ravies et Mirabelle pleurait de rire, qui baisa les mains du prêtre. Quelque chose changeait puisque l’on s’amusait enfin. Dom Louis, qui n’avait aucun talent de société et ne savait faire rire que par accident, donc malgré lui, chercha avec inquiétude la jeune fille en rouge et n’aperçut que Patrice qu’avait rejoint Violaine.

 

Elle était plus jeune que lui, l’avait été surtout à leurs jeunes âges respectifs, mais semblait l’avoir rejoint, la vieillesse étaient encore loin d’eux pourtant. Le moine les vit s’échanger un paquet, bien réel, celui-là, et l’étonnement de son compagnon. Ce n’était pas un cadeau pour les jeunes mariés qu’avait tenu serré contre elle la couturière des bonnes familles, mais bien le présent dont Patrice n’osait plus espérer le retour, la statuette des trois grâces, l’objet qu’avait affectionné son père. Elle était enjouée, il reprenait avec émotion mais aussitôt leur habitude ancienne qu’il choisît ses mots selon certaines consonnances et associations qu’elle percevait nettement mieux que d’autres, qu’il parlât lentement tandis qu’elle avait considérablement progressé en lecture sur les lèvres. Elle était habillée en violet comme si elle avait voulu afficher ce prénom claudélien qui avait fait le prétexte de leur première conversation naguère, à ma fiancée, à travers les branches en fleurs, salut ! avait dit Pierre de Craon et répétait Patrice. Elle s’était reprise à danser, mais la bouche sans les épingles du métier, elle le regardait, le dévisageait et l’empêchait de trop parler ou de pleurer, elle maintenant une distance, elle jugeait que c’était à elle de prendre la tête des événements et qu’au point où ils en étaient restés qui risquait d’être encore celui où ils se retrouvaient, il valait mieux ne rien dire que léger. Ils parlèrent donc de leurs moyens et itinéraires pour venir à la noce et de leurs impressions pendant la cérémonie. Violaine, avec modestie, assura que ce n’était pas elle qui avait trouvé cette façon de retenir la traîne et de magnifier ainsi le corps de la jeune fille, justement là où il péchait un peu par excès, mais bien Mirabelle avouant ses points faibles et commandant l’imagination. Les séances d’essayage les avaient faites amies, assez davantage que les clientes s’éprenant facilement de leur modiste et de leur couturière et revenant vers elle pour la suite de leurs habillements, même ceux de tous les jours. Elles s’étaient même confessées l’une l’autre, l’enfant en sujet commun, principal, inépuisable, l’avortement, l’homme face à la décision, sa fuite ou sa peur, l’assomption de responsabilités sans qu’on sache très bien où celle-ci devait s’appliquer dans la séquence qui n’est pas continûment magique, d’une procréation. Elles avaient pris du temps, même celui de dîner ensemble, et c’est ainsi que Violaine en savait davantage sur Régis que Patrice et peut-être toute la famille de Mahrande. Sans être protectrice, Mirabelle, fière de sa lignée même si le nom que sa mère avait conservée en l’adjoignant à celui de Charles, pensait qu’elle aurait à mener leur couple vers la sécurité et la durée et que ce ne serait pas le ressort naturel de Régis. A ce dernier, pouvait aisément et en revanche, incomber le relationnement d’un cabinet d’avocat, la réflexion psychologique, spirituelle pourquoi pas ? qui amènerait la jeune plaidante à mieux comprendre et faire comprendre ses clients et aussi l’inventivité technique pour mettre en place des produits financiers correspondant au créneau choisi : l’éthique, le développement durable, l’associatif, le bénévolat, l’humanitaire. Elle ne serait pourtant  ni la cuisinière ni la maîtresse car Régis avait des traits de caractère et des penchants étonnamment féminins ; sans doute, ne partageait-il pas son goût pour l’art abstrait, mais pour presque toute la décoration d’intérieur ou la création d’un esprit leur convenant à tous deux dans une maison, un appartement, il serait certainement le plus avisé et le plus en harmonie avec ce qu’ils voulaient construire. Le château ancestral lui avait inculqué qu’aucun amour ne se passe de toit et a fortiori aucun nouveau-né ou jeune enfant, or ils en étaient là.

 

Violaine, intarissable, semblait parler et vivre comme si quelque métamorphose s’était accomplie subtilement ; c’est elle qui était dans la peau de Mirabelle et vivait tout tranquillement les préparatifs d’une naissance tout en dirigeant avec douceur et tendresse son premier-né, le jeune mari qu’elle avait initié en même temps qu’elle se servait d’elle-même de leurs deux sexes. Car la jeune fille avait évoqué aussi les conditions de leur rencontre sur ce plan-là, ce qui avait fait répondre Violaine par un récit assez analogue. Ce fut à Buçaco, le château-hôtel construit pour Manuel II, au règne qu’on ne savait pas en 1908-1910 si éphèmère, et qui domine la plaine de Luso et de Coïmbra, et d’où l’on voit l’Atlantique et la ligne sableuse que fait longuement le Portugal depuis Nazaré jusqu’à l’embouchure du Douro. Ils avaient retenu, la chambre était majestueuse et sombre, la salle-à-manger était peinte à fresques qui racontaient l’épopée du roi Sébastien, celui qui avait porté la croisade au Maroc, y avait été défait, y était mort selon toute apparence, mais dont certainement il reviendrait pour la grandeur et le salut de ces Arabes latins que sont les Portugais au sang d’Afrique ; elle était comble, la grande salle, et onj les avait placés sur l’une des petites terrasses enjolivées de noeuds marins en pierre et d’ancres comme l’impose le style manuélin. Le maître d’hôtel, âgé et parfaitement francophone, leur souffla que leur table était historique, et qu’il y avait vu au début de sa carrière domestique, servir le Maréchal Pétain, alors ambassadeur en Espagne, qu’accompagnait sa jeune fille. Patrice avait fait remarquer à Violaine que le vainqueur de Verdun n’avait jamais eu d’enfants que par procuration ceux des autres, ce qui l’avait toujours attristé, et que certainement la jeune femme, sa commensale, était tout simplement une jolie maîtresse du moment. Le vin était délicieux, les plats inattendus, copieux, savoureux, ils se sentirent si bien qu’ils voulurent dans l’obscurité de la chambre retrouvée, sur le lit à baldaquin et aux pieds tournés, se prendre avec art et poésie, et – convaincu qu’il sodomisait son amoureuse – Patrice la mit enceinte dans le trouble éthylique et d’un désir qui n’avait pas cessé pendant leur route depuis Lisbonne. Le lendemain, alors qu’ils étaient montés jusqu’au haut de la forêt où se trouve le château anciennement royal, elle lui dit la probabilité qu’elle avait aussitôt ressentie, et lui fit surtout remarquer que jamais depuis des mois il ne lui faisait plus de serment d’amour, qu’il en était sans doute temps maintenant. Il répliqua et promis, la suite était prévisible, il s’était désisté et elle était encore trop peu accoutumée à son handicap pour décider seule de garder l’enfant. Contrainte, mais attendant jusqu’au début de l’intervention que Patrice revint et arrêta tout, le coûteau et la mise au bûcher, elle s’était faite avorter et avait pensé ne plus jamais revoir celui qui avait refusé d’elle la paternité. Puis, elle avait cédé mais jamais oublié ni pardonné, ce qui lui facilita de  se séparer de celui qu’elle avait cru pendant plus de quinze ans le tout de sa vie, et qui tout ce temps, persvéramment, l’avait menée en bateau vers un hypothétique mariage ; d’affectation diplomatique en nouveaux postes, toujours plus accaparants et éloignés de France, la chose ne lui avait pas été donnée. Ils s’étaient revus ensuite, et maintenant peut-être se retrouvaient-ils ? On les avait placés à la même table, légendée auprès de mon arbre, mais ils s’assirent en sorte de n’être pas l’un à côté de l’autre. Patrice nota, avec une chaleur subite au coeur, que cela avait été leur habitude – tout autrefois – pour qu’il pût toujours mener deux conversations de front, celle où on l’aurait entrepris, et celle où Violaine en difficulté aurait, des yeux, demandé son aide et sa diversion.

 

 

Le dîner




Chacune des tables, sauf celle des jeunes mariés, était ronde. Patrice eut l’extrême surprise de retrouver à la sienne un camarade de collège. C’était l’étonnant voyage que fait la vie sur un visage, la silhouette était énorme, la tête à l’avenant, l’ensemble proportionné cependant, mais surtout l’homme actuel renvoyait maintenant que Patrice savait son nom à ce qu’avait morphologiquement été le garçon d’autre fois, c’était un physique déjà atypique mais que tempérait une sorte de hâte à être dessiné et sorti de la matrice de l’enfance. Bernard Geai était gai, joueur, espiègle, éminemment garçon à la mode vite faite et équarrie qu’avaient popularisé des années 1930 au début des années 1950 Pierre Joubert et ses scouts. Il avait été plutôt blond, pas particulièrement en tête de classe, mais lui laissait le souvenir vif d’une grande disponibilité de caractère ; ils n’avaient pas été intime, mais bons camarades. Patrice laissa passer le temps de le dévisager tranquillement sans se présenter à son tour et lui dire, ce qui serait à la cantonnade, qu’ils s’étaient connus, il y avait fort longtemps maintenant.


Cette posture, un peu celle d’un voyeur, lui plaisait, et il la fit durer. Il avait averti Violaine de la coïncidence et celle-ci s’était assise à la droite de cet homme qui parlait surtout de vins, de vignobles, de défense de grandes notoriétés et de savoir-faire. Son père avait dirigé aux débuts de la Cinquième République le cabinet du Général de Gaulle, sans avoir été auparavant un de ses plus particuliers fidèles, et Patrice reconnaissait dans cette sorte de franche aisance qu’avait le fils ces qualités auxquelles on reconnaît, trente, quarante, cinquante ans après ceux qui ont travaillé vraiment avec l’homme du 18 Juin, le don d’être clair, le soin de ne pas se mettre personnellement en avant, le témoignage apporté bien avant qu’il soit suscité de ce qu’avait été humainement de Gaulle dans une relation, après tout banale, de collaboration au travail. C’était assez différent du peu que Patrice avait connu de François Mitterrand, et d’ailleurs son témoignage était indirect, mais les proches du président de la gauche concordaient sur le coup d’œil et le coup de patte de l’auteur du Coup d’Etat permanent sinon de l’attentat perpétré –b ou truqué – contre lui dans les jardins de l’Observatoire à Paris : on ne l’y referait plus. Sur sa capacité de lecture des documents en sorte que peu lui échappait de ce qu’on lui faisait signer. Patrice en avait bénéficié. Parti sans ordre de mission pour Zagreb, depuis son poste à Vienne, il avait été averti par son directeur un mercredi soir de ce que le Président de la République avait refusé sa signature à un mouvement diplomatique conséquent, parce que son nom à lui – Patrice de Mahrande – ne figurait pas en tant qu’Ambassadeur désigné pour le Kazakhstan. Il lui avait été conseillé – comme c’était simple, à cette époque, au moins pour lui… - d’adresser une carte postale à l’Elysée pour rappeler et maintenir son choix. Ensemble les deux anecdotes donnaient la mesure d’une certaine conception du travail au sommet de l’Etat et de ce qu’elle peut comporter comme sens de l’amitié. Aussi les aperçus de son voisin de gauche commencèrent de l’agacer quand celui-ci reçut du renfort en diagonale, il s’agissait de dauber les anciens élèves de l’Ecole Nationale d’Administration, incapables de décision et d’écoûte, naturellement, au point que Michel Debré aurait regretté de n’avoir pas fondé à la place quelque business school, puiis venait un rappel des hantises de ceux qui eurent le dilemme de la torture en Algérie, à trancher, ou qui en entendirent parler. On venait ainsi à l’Indochine, à la guerre d’intoxication, à la parole donnée et donc à l’illégitimité du Général ainsi que celle de l’Etat d’administration qu’il avait rétabli et renforcé. Patrice se fatigua, puis rétorqua qu’il aimerait entendre quelque proposition d’un modèle historique et contemporain à admirer puisqu’on daubait les siens, cela provoqua du silence et des appréciations sur le vin qui venait d’une coopérative animée par l’un des cousins, non dans le Bordelais mais dans le Minervois, et qui était – pour un tel crû – étonnamment velouté et présent.

Il avait vécu ce genre de situation déjà d’avoir à considérer quelqu’un d’importance dans sa vie autrefois et qui n’y était plus, mais que les circonstances lui ramenaient. C’était à une récollection fermée, charpentée selon les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, le préducateur – on disait depuis quelque temps déjà, l’accompagnateur ou l’animateur – lui était assez familier et il aimait revenir souvent à ce genre de séjour, en bordure de Paris, avec des bois proches d’où l’on voyait la Tour Eiffel et Montmartre dans une seule enfilade, et dès la première causerie – le Père Heel disait : entretien – il avait reconnu un de ses premiers amours et le mari de celle-ci. Ils passèrent cinq jours ainsi ensemble, au silence obligé, il regardait, voyait, soupesait cette femme qui n’avait plus dix sept ans, d’autant moins que non seulement elle était exactement de son âge, mais qu’elle avait profondément changé de corps et de texture de peau, elle s’était ridée - de partout, pouvait-il supposer – à l’instar exact de sa mère, elle qui était joyeuse, de chair lisse et naturellement pleine, sans abondance ni maigreur, la perfection du juste milieu avait-il longtemps rêvé car il l’avait aimé dès leurs quinze ans, sœur d’un camarade dont il avait par tous les moyens d’une conversation ou de prêts de livres habilement mais unilatéralement annotés, cherché à attirer l’attention. Peine perdue. Pendant ces jours où le propos était de méditer l’amour divin, ses manifestations et ses voies, il fut totalement ailleurs et passa du temps idéal. Il regardait et cotoyait comme jamais à leur époque celle qu’il avait aimé, il voyait sa faiblesse, cette sorte de réduction qu’avait sur elle opérée la vie, il entendait parfois sa voix qui n’avait pas changé, il voyait les petits soins du mari qu’il avait également bien connu puisque de deux ou trois ans seulement son aîné et dans le même collège ; les prénoms étaient d’ailleurs prédestinés, Viviane et Yann ; il avait longtemps cru à sa chance, même s’il était évident que la mère d’elle, en accord avec les parents de lui, concoctait un mariage nécessaire car le père était mort accidentellement et très précocement. Il avait été en vacances, censément pour correspondre à son camarade, tandis que l’adolescente avait une amie anglaise dont elle échangerait la pension ensuite outre-Manche. La silhouette qui était, pour les étés des années 1960, très sage, avec jupe et jupon, toile rude jusqu’aux genoux, ou avec un maillot de bain une-pièce était pour lui, alors, la beauté-même, un corps qui n’avait de lignes que douces et en longueur, et il y avait le sourire, proche de celui de sa mère, à lui Patrice, fait d’une sorte d’émerveillement à se donner à qui la regardait. Il était tombé amoureux, n’en parlait qu’avec prudence et donc très peu à son camarade et ne put jamais, finalement, s’en ouvrir à celle qu’il visait. La situation redoublait plus de trente ans ensuite, comment et quand parviendrait-il à aborder le couple, à se présenter et ensuite à laisser la conversation se faire à un mode délicieusement rétrospectif ou au contraire embarrassé ? Il se décida dans l’heure où l’on allait se séparer, d’autant qu’à table, pour la première fois, ils avaient été ensemble face-à-face et qu’il s’était persuadé que rien qu’à paasser le sel ou un plat, il serait reconnu. Or, ce n’était pas, ou plutôt seul le mari l’avait reconnu, la femme resta de marbre, aussi durement et implacablement que son visage avait rapetissé, perdu son élasticité, pris la consistance d’un bois, beau certes, mais plus guère enfantin ni lumineux. Yann au contraire l’avait aussitôt remis et accepta, pour quelques minutes, que les dés soient à nouveau à jeter. Oui, cet été-là, il avait craint lui-même pour ses propres chances ; alors, très brun, presque dégingandé et maigre, le sourire ravageur, la voix bien placée, l’anecdote constante, l’étudiant en sciences politiques avait captivé la jeune fille malgré la vigilance de la mère à faire que se rectifient les tirs et trajectoires. Oui, Patrice avait eu sa chance… et c’était son rival heureux qui le lui apprenait.

Bernard Geai l’appela par son prénom et le ramena à table, Violaine avait vendu la mèche, une conversation plus actuelle commença, agréable mais presque aussitôt interrompue par le début des discours et des jeux de portraits. Il fallait faire silence relatif. Patrice n’avait pas été convié à contribuer aux jeux floraux et put regarder tranquillement en direction des mariés pour apprécier leur propre appréciation. Pourquoi se pliaient-ils à ces insouciances, alors que leur union avait quelque chose de tragique, si rapidement conclue, si précisément datée que les plaisanteries ou les biographies étaient déplacées, il eût fallu les repousser à une quelconque célébration de leurs noces d’or, auxquelles certainement le sexagénaire n’assisterait pas, encore moins la vieille dame. Mais n’était-ce pas pour celle-ci – aussi, surtout ? – que se donnait la fête ? Le tonnerre, plus proche qu’à l’arrivée sous les tentes, domina les récitatifs et les décala plus encore.

Adolphine ne se sentait pas à la fête, était-ce l’orage qui menaçait de perturber ce qu’elle avait assez banalement organisé, comme on organise toute noce, une habitude puisqu’elle prêtait grâcieusement la propriété aux gens de l’environ pour le même exercice et avait même ouvert un livre d’or à cet effet, qui à la manière d’un classeur fiscal recevait ensuite les faire-part de naissance, il y avait même eu deux décès, il est vrai que les choses se faisaient depuis plus d’un siècle au château et que ne pas se marier au château pour quelqu’un de la Brenne eût été déchoir, si huppé ou simple qu’on soit. Elle ne s’était pas placée à une table où elle n’aurait cessé d’être exactement dans le giron dont elle représentait le centre ; elle avait cherché la difficulté et hormis le Père Ballande presque son contemporain, elle ne connaissait personne dans le rond où elle était, mais de là, et peu attentive à des conversations deux à deux qui ne la requéraient pas, elle pouvait regarder vers ceux auxquels elle tenait – spécialement, ce soir. Et d’abord Charles, sujet majeur de ses soucis ; elle ne savait lire en lui, elle oscillait intérieurement entre une sympathie, presque un attrait pour son gendre qui ne se défaisaient pas malgré les défauts, les vices – il fallait l’admettre – dont il était manifestement et nativement fait, et une sorte de haine peu précise mais violente. Il eût suffi qu’il soit transparent, qu’il se tînt tranquille, qu’il cessât tant soit peu d’essayer de se refaire comme on dit au jeu. Eponger de petites dettes, cautionner des plans de remboursement, l’envoyer chez des médecins, le faire interdire : avec son consentement, elle avait tout essayé, ce n’est pas de sa fille qu’elle avait tenu le secret, mais du gendre lui avouant tout, mais tant les sommes, car un fort respect ne l’engageait pas tant à craindre la douairière qu’à vouloir ne pas la décevoir, et c’est en cela qu’il continuait de la charmer. Etrangement. Cette fois, cependant la dose était forte, le château était en question, en tout cas des portefeuilles entiers, des participations majoritaires peut-être, d’autant qu’Augustine s’était mariée en communauté de biens et cela n’avait peu contribué à la solvabilité supposée de l’insensé. C’est cela, c’était cela qu’il fallait s’avouer et qu’il fallait projeter sur le malheureux, car il ne pouvait se défaire d’une assurance, toute technique, qu’à la longue il trouverait le chiffre-clé. Il lisait de moins en moins, produisait de manière de plus en plus mal dégrossie ses différentes analyses fiduciaires et correspondant en France d’une très importante compagnie de réassurances allemande, il donnait bien moins satisfaction qu’au début de cette association, elle le regardait comme un fils et le voyait donc décliner. Elle le sauverait probablement encore une fois, à condition qu’il lui ait bien tout dit de ce qu’il avait détourné ou engagé, mais ensuite… de sa table, elle ne le voyait que de dos, mais les mains de son gendre étaient visibles comme distinctes de celui-ci, et elle imaginait la scène écrite par Dostoiewski et réinterprêtée dans un film célèbre, Charles plus hagard de gestes que de regard, palpant les jetons, se faisant payer ses gains, tremblant, décidant, jouant et perdant. Il avait des mains belles dont les paumes qu’elle avait lues un soir, en guise de fin de conversation, sans encore que tout de lui, fut vraiment affiché et avoué, avaient beaucoup évolué. Les lignes de la main – la comtesse ne dédaignait de pratiquer ce qu’elle appelait un petit art d’agrément, ce qui prononcé comme elle parlait pouvait aussi s’entendre comme un petit air d’arrangement… - les lignes symbolisant le parcours et les atouts, les travers de son gendre s’étaient de plus en plus affermies, elles étaient devenues de plus en plus simples, de moins en moins capillaires, nervurées et récemment – car elle avait redonné en souriant une consultation à son patient préféré, comme si elle espérait découvrir les prodromes de sa guérison – était apparue une ligne exceptionnelle, mais seulement à l’état de suggestion qui rayait le mont de la Lune dans la main droite et semblait annoncer des relationnements nouveaux et très forts. Elle n’était inquiète que parce qu’elle était certaine que le malheur pouvait encore s’éviter et de sentir hésiter les événements la rendait responsable, croyait-elle, coupable déjà, de ce qu’elle n’aurait pu écarter de la famille.

Pièce rapportée, mais venant d’une maison convenable et même davantage, elle n’avait pas ce qu’on appelle l’esprit de famille et voyait plutôt dans une lignée le moyen, le cocon, la matrice-même de parcours qu’il importait de faire soi-même, personnellement, individuellement. Elle militait assez fermement pour un type d’existence où même en couple, si l’on dort dans le même lit, il reste bon que chacun ait son jardin et ne lise pas les mêmes livres. Un nouveau personnage, annexe semblait-il de Charles et de ses mains, entra dans son champ visuel, ou plutôt sa semi-somnolence lui faisait baisser la tête et elle regardait les pieds de table. Le chien avait suivi, non la mariée, il ne se le serait pas permis, mais son père, et s’était installé à peine en retrait, profitant déjà selon toutes apparences de quelques reliefs de chaque plat et assiette, c’était plaisant, il y avait si longtemps qu’hors quelques chats, il n’y avait pas eu d’animaux de compagnie à plein temps au château. Le chien semblait inquiet, soudain il hululla à la mort, il y eut ausitôt un énorme souffle et tandis que la pluie d’orage d’un coup se déversait, la moitié exactement de la tente se souleva, monta de plusieurs mètres et alla s’affaler en partie dans la douve. Ce fut un éclat de voix, des cris, mais l’électricité n’avait pas été touchée, il sembla qu’une fin de monde commençait mais épargnait les angoisses tant la chose était rapide, sans avertissement et d’exécution absolue. D’un coup, tout avait été décoiffé, les nappes se tordaient sous l’averse, et les invités partaient avec leur assiette et parfois leur verre, les mains empêtrées et les toilettes féminines se défaisant vers la partie de la tente restée dressée. Adolphine restait interdite, presque heureuse que le malheur, la malchance, le hasard ne fussent que cela, du matériel tordu et un dîner plus que perturbé. Charles devenu puissance invitante puisque la comtesse de Mahrande ne surgissait pas des décombres, et pour cause puisqu’elle était dans le périmètre laissé intact par le coup de vent, clama le repli vers l’intérieur du château. Les jeunes serveuses de l’après-midi avaient été relayées par des garçons costumés aussi sportivement, mais le torse serré dans une ceinture bleue.

 L’improvisation fit la fête et Adolphine, dans un rêve, vit s’organiser ce qu’elle n’avait jamais osé proposer ni à la famille ni aux hôtes venant du dehors pour l’occasion d’une fête, pas plus au temps de son mari que depuis son veuvage. Le château entier fut investi, on transportait des tables et des chaises, des carafes, des plats, des coussins, on marchait sur les serviettes, on cassait des verres mais l’on investissait à fond la vieille demeure qui paraissait en trembler d’une nouvelle jeunesse, on commençait de parler à nouveau, on s’asseyait sur les marches des deux escaliers, celui de service et celui d’honneur, on s’installait à même le parquet et les tapis, ou à califourchon sur la balustrade courant tout le tour du château au-dessus des douves et de leur eau, et pendant ces va-et-vient et cet exercice de déménagement et de campement ahurrisant car tout se faisait en grande tenue et avec la sensation pour chacun de vivre héroïquement et mieux encore : de faire son devoir, en continuant de boire, manger, pérorer ou se taire comme si de rien n’était. Charles faisait respecter un certain ordre, en ce sens que les groupes ne se défaisaient pas trop, qu’on ne se repliait pas entre connaissances antérieures au repas, et qu’on se mettait progressivement dans l’ambiance d’attendre la suite des discours plus encore que celle des plats, on avait plus soif que faim et l’on avait surtout envie de rire, un peu nerveusement. Régis intervint alors et d’une manière très drôle tira la leçon des événements en jurant que la catastrophe et cet effondrement en forme paradoxale d’envol étaient un signe de chance extrême, et à la surprise de la comtesse chiromancienne, se révéla expert aux tarots, bavarda sur les lames de changement profond, la tour qui s’effondre, la roue de fortune, la mort, puis se mit à imiter successivement son beau-père, Dom Louis et le Père Ballande pour proposer à ceux-ci ce qu’ils auraient dû dire aux nouveaux époux. Pas très grand, tirant sur le blond-roux, son front admirable, le neveu du grand prédicateur devenait de minute en minute excellent, presque allusivement paillard, et se dressait comme un homme qui saura commander, protéger, assurer. Adolphine vit la surprise de Mirabelle qui voyait se produire à son épaule une métamorphose, la main de son mari l’avait quittée, elle voyait la salle unique que faisait le château si l’on imaginait les escaliers, les chambres, les salons occupés comme on s’assied à autant de tables, et ce serait des balcons et des parterres, puis d’étonnement en émerveillement ce fut l’imprévu qui allait tout marquer.

Régis était donc musicien, et à le voir, elle n’en avait pas eu l’immédiate intuition. Régis eût pu être un prodige au violon s’il n’était entrée dans la Compagnie à dix-sept ans et pour des études et des préparations qui laissent peu de temps à la répétition. Il proposa d’un mot, pour que la transition s’établisse entre les sketches qu’il venait de débiter et ce qu’il allait interprêter, de donner quelque chose en l’honneur du grand disparu de la famille, le professeur et académicien de Mahrande : ce serait une libre adaptation de La horde d’or. Adolphine croisa le regard de Patrice : celui-ci, s’il avait tenu à aller au Kazakhstan et à y être le premier Ambassadeur, avait produit, dans l’esprit de François Mitterrand, auquel il n’était donc pas étranger, un argument inimitable et décisif. Son oncle par alliance avait eu un correspondant depuis les années 1930 à l’Académie des sciences d’Alma-Ata et son nom vaudrait là-bas où l’on a de la mémoire d’autant plus qu’on a vécu enfermé, si grande et ouverte soit apparemment la steppe, un passeport diplomatique et des lettres de créance. Le Président de la République avait été sur le champ convaincu. L’interprêtation était ingénieuse mais semble, comme si la manade immense devait se reconnaître au seul étalon de tête, et il s’y mêliat certaines des architectures de la symphonie Leningrad de Chostakovitch, en ce sens que le meneur de jeu était progressivement rejoint et entouré de compagnes tantôt piaffantes et militarisées, tantôt attentives, douces, presque à la traîne. Régis, de plus en plus libre, avait ajouté un refrain et choisissait dans les thèmes selon qu’il sentait l’auditoire rétif, parce que peu habitué à ces rythmes, à ces suraigus, à ces contrastes presque métalliques, ou qu’il l’entendait conquis. Cela dura le temps immense qu’on oubliât qu’on était en forêt, celle de la Brenne, aux marches du Limousin et du Berry, dans une année précise et pour des noces. Ou plutôt on se concentra en chœur sur ce qu’il y avait d’inouï à fêter en plein désert des Kazakhs un mariage entre deux errants, qui ne se connaissaient pas de deux mois. Il y avait du conte et de la magie à ce que les choses se soient emmanchées ainsi. Le violon jouait désormais tout seul et déroulait, comme on voit entre la Caspienne et l’Altaï rouler sans racines d’étranges boules d’épineux, toujours vivaces que le vent enlève dans une unique direction, cet Occident auquel l’implosion soévitique avait donné un prestige exceptionnel. Patrice repartait une décennie ou presque en arrière de sa vie et regardant, très rapprochée de lui, depuis qu’on était à l’abri du château, Violaine qui n’avait pu comprendre ce que l’époux allait jouer, remarqua qu’elle avait insensiblement épousé le rythme, même si elle ne pouvait en distinguer toutes les notes, mais les aigus dominant, elle était moins dépaysée que dans un récital de piano, et la voici qui se levait, qui comptait quelques mesures et qui commença, seule, au milieu de la pièce principale à danser la horde d’or. Elle savait, comme si elle était née là-bas, être tour à tour statique, n’illustrer la musique que des mains ou des bras, ou tout au contraire évoluer avec parfois une vitesse sidérante, et les crinières, les souffles, le déferlement de la cavalerie des grands envahisseurs, des gardiens de troupeaux à dix ou cent mille têtes, les casques, l’or, les cuivres et les fourrures étaient suggérés, vus. L’assistance, car c’en était devenu une, fut emballée à son tour et des lèvres fermées à l’imitation de Mirabelle qu’avait rejoint sa grand-mère, donna écho par le murmure humain à l’immense description. Une sorte de féerie de sons, de voix entourait le violon, les époux, l’aïeul, le père, chacun était convoqué et la fête se gorgeait et scintillait désormais d’avoir failli tourner au tragique. La pièce montée et ses feux de Bengale furent la moindre des choses, la détumescence commença, une intense fatigue collective rendit chacun à une sorte de silence que ne pouvait interrompre, et encore, que quelques murmures pour de simples informations pratiques. Du dehors, vinrent alors, presqu’en coincidence du dernier accord que posa Régis, les rumeurs du retour des charettes, les grelots des chevaux, les ordres de leur cocher. On allait vers la fin, vers les départs et le rassemblement aux voitures qui ne se ferait qu’au village et à la lueur des torches, la pluie avait cessé et soudain la lune, la pleine lune, apparut. Quelqu’un cria qu’elle était belle et les regards se tournèrent vers Adolphine, celle-ci comprit la symbolique, les compliments, les vivats et sut se retenir de pleurer, se rattachant à Mirabelle, à sa hanche, à son épaule. Violaine était venue à elles deux les embrasser et prendre, la première, congé. Les employés du traiteur avaient pu remonter la tente, quelques-uns y retournèrent pour du café, des liqueurs et honorer l’orchestre dont même les plus jeunes invités, abasourdis par trop de choses, d’images et d’allusions, ne voulaient plus vraiment. Le chien était le moins désemparé, car il était décidé à ne pas partir, Adolphine alla à lui et l’invita à rester. C’était fait.

Les intimes devaient rester eux aussi. Louis d’Ors et le Père Ballande auraient leur chambre au château, les neveux et cousins aussi, à condition qu’ils se serrent à plusieurs dans des lits où, cependant, il serait séant qu’il ne se passât rien puisque l’on était sous le toit d’une nonagénaire avertie. En attendant le coucher et tandis que s’étaient ébranlées les premières charettes, la comtesse de Mehrande laissa son regard divaguer des escaliers aux tables et aux chaises où tout paraissait en désordre, comme décoiffé et dévêtu. Une sorte de nudité collective s’était faite et une parabole très parlante, vécue à tous, avait été donnée pour texte à ces noces, ne se déshabille pas qui veut et ne se chante pas n’importe quelle aventure, encore faut-il qu’il y ait thème, matière et acteurs, que cela fasse mélange et l’acquiescement ou le désir n’y sont que pour peu. Même le chien sans nom avait tenu un rôle mais seule Mirabelle n’avait pas surpris, ni non plus été surprise par les enchaînements de cette soirée. Elle était restée de son entrée à l’église au bras de Charles, confus et priant, n’osant rayonner, jusqu’à ces instants où l’on se sépare du gros des invités et où l’on peut aller changer de vêtement et paraître en pantalon, égale et placide. Sa grand-mère la voyant ainsi impavide ce qui ne l’étonnait qu’à moitié, ne put s’empêcher qu’elle avait le tempérament d’une veuve très jeune, appelée inopinément à saisir tous les relais. Il fallait faire fuir cette idée et Adolphine qui était superstitieuse ne savait quel geste intime serait propice ou si renverser une salière de la main gauche par-dessus l’épaule droite ou inversement dissoudrait les présages, en faire part vaudrait mieux, elle souffla ce qui lui était venu à l’esprit, à son plus proche voisin, c’était Dom Louis. Celui-ci objecta complaisamment que Mirabelle était jeune et décidée, certes, mais que Régis venait de démontrer qu’il saurait surprendre son monde et sa belle-famille, d’ailleurs n’avait-il pas retourné tout Fourvière en clamant, j’ai fait un enfant, je vous quitte, bonne chance et ad majorem Dei gloriam… ce qui avait été peu goûté, et porterait à charge sur les dernières années du Père Ballande, supposé tuteur sinon inspirateur de la vocation manquée du jeune homme. La vieille dame acquiesça mais ne fut pas rassurée. Elle aussi alla se changer, mais sans passer un pantalon. Sur le chemisier de Mirabelle, redescendue de sa pause-toilette, elle posa alors un magnifique pendantif d’argent, de diamants et d’améthystes, la façon était très orientale, peut-être égyptienne. Bijou de famille, l’expression fait aujourd’hui rire. Elle commenta simplement, c’est ce que j’ai de plus précieux et de plus ancien, je comptais ne te l’offrir qu’à la naissance, l’Empereur, le premier l’avait donné à notre aïeul quand celui-ci le reçut dans nos anciennes terres de Souabe, il m’allait très bien à ton âge, il t’ira mieux encore et offre à ton mari ce spectacle rare, je le sais, d’une femme qui sait se mettre nue sans ôter ses bijoux, qui se farde parfois un endroit intime ou choisit comme vernis à ongles pour les pieds et les mains quelque bleu de Prusse comme faisaient les Magyars. Puisque c’était l’heure – inattendue – de cadeaux qui n’étaient pas préparés pour cette occasion, le Père Ballande sortit tout simplement son chapelet : le Pape Eugène (il prononçait Ugène : entendez, Pie XII né Pacelli) me l’avait donné quand j’étais venu lui expliquer ce qu’a de française éminemment notre imagination de prêtres ouvriers, cheminot résistant, j’en sais quelque chose. Il semblait que la soirée tournait à la gaucherie, chacun voulait se distinguer non pour soi mais pour atteindre les mariés, à nouveau muets et tendus comme pendant la messe. Il y eut une gêne. Quelqu’un la rompit en proposant qu’on regarde, en petit cercle, ce qui n’avait pu être projeté pour le grand nombre comme prévu, la biographie des futurs époux en images.

Les portraits n’avaient pas été choisis par les impétrants mais ils avaient suggéré les situations et la chronologie. Comment rendre mouvante et comment accidenter deux vies qui n’avaient chacune guère plus de vingt ans et dont une grande partie avait été marquée d’une extrême stabilité, la vie au château et le demi-pensionnat pour Mirabelle, sept ans accomplis dans la Compagnie en profès, après plus de dix dans les collèges de l’ouest parisien pour Régis. Il ne se dégageait aucune ligne directrice, la piété certes, mais aussi les lacunes dans les organigrammes familieux, des décès, des situations bancales qui se voyaient dans les images de groupes. On n’insistait pas et ce n’était pas une tare puisque les deux familles que ce mariage rapprochait étaient également touchées. Les disparités de blason ne s’inscrivant pas sur la peau des enfants, et le sang coulant de la même couleur chez tout humain, il n’y avait donc à regarder que la montée vers le présent de deux jeunes gens que tout avait prédestiné à ce qu’ils ne se rencontrent pas. Quels étaient les points communs, il se trouvait que sans se donner le mot, mais par l’évidence que forçait la succession des clichés, leurs fondus-enchaînés surtout, le petit groupe en son entier faisait de plus en plus corps dans cette interrogation non articulée. Et les deux mariés étaient partie intégrante du groupe tout en en étant la question. Il semblait qu’on dût, dans l’heure et bien plus irrévocablement qu’à l’église, décider si oui ou non le mariage se faisait. La lèvre inférieure, le menton de Mirabelle tremblaient, et il en était de même pour sa grand-mère, Régis regardait tantôt l’écran, tantôt sa femme à laquelle s’appuyait l’aïeule. Il s’était tellement offert aux regards et aux appréciations en donnant son interprétation de la horde d’or qu’on semblait poser l’équation et expliciter son inconnue, en le considérant comme le paramètre stable et imposé. Ce n’est plus lui qui épousait une fille de famille très jeune après l’avoir mise enceinte dans des circonstances que chacun, puisque le cercle était devenu étroit, savait nuancées, mais bien Mirabelle de Mahrande qui quittait les siens et partait dans un désert étonnant, aux forts mirages et aux ressources difficiles à mesurer d’avance. Les photographies défilaient, celles présentant la jeune fille en plus grand nombre, on voyait souvent l’absente, Augustine à qui elle ressemblait peu, il y eut Amélie avec laquelle au contraire… Régis doucement vint à sa femme, s’inclina devant elle, l’heure était venue de partir, maintenant les premiers, puisqu’on était en famille et que se marier, c’est faire chambre à part, sinon secrète, vis-à-vis de ses proches les plus intimes et les plus chers. L’époux décidait, la comtesse douairière s’inclina, les religieux suivraient aussitôt, Charles et Pierre allaient demeurer quelque temps encore pour qu’Adolphine ne fut pas aussitôt seule. L’orage s’était éloignée, mais les nuages demeuraient bas et il semblait qu’on fit à travers eux des appels de phare, tandis que leur lente passée découvrait parfois la lune, emblème personnel de la maîtresse des lieux. Le chien avait, lui aussi, décidé et ratifiait son adoption par l’aînée de tous, il était encore jeune. L’image perdurerait, très XVIIIème siècle, d’une vieille dame, jolie et majestueuse mais sans être imposante ni figée, qui, assise dans son petit salon, contemplant quelque portrait sur ivoire, aurait à ses pieds un animal au regard posé sur elle, sans un mouvement, tandis que se retireraient de la pièce progressivement tous les protagonistes, d’abord des centaines puis plus que trois ou deux, d’une journée de mariage au centre d’une France – là – immobile. Et derrière elle, sur un guéridon cinq portraits de petites dimensions, celui de l’académicien encadré d’argent, celui du Maréchal, discret et peu connu dans cette version dédicacée des années 1930, celui de l’homme du 18 Juin mais dans la dernière pose désespérée et visionnaire qu’il eût lors d’une conférence de presse qu’il était presque seul, en Septembre 1968, à savoir qu’elle était l’ultime, enfin ceux de deux prophètes éteints par l’histoire et par les hommes, Robert Brasillach dressé à la barre devant ses juges et ne s’illusionnant pas, le comte de Chambord cerné ovale et gravé bistre. Et tandis que tout se fixait et que l’aurore n’était plus loin, Adolphine parut soudain très vieille et en être heureuse, comme si elle était soulagée de tirer enfin sa révérence au néant, car elle ne croyait qu’à l’amour des siens et celui-là, elle le sentait, lui serait bientôt retiré, quels que fussent sa résistance ou son abandon. Elle se murmura qu’elle avait soudain les idées noires et porta à ses lèvres un petit verre d’alcool de pêche, elle était seule avec son chien et n’avait plus envie de se lever pour aller arranger son sommeil. Le chien n’aurait pas de nom, ce serait simplement : le chien, peut-être avec un trait d’union. Le-chien comme dans les adjonctions de patronyme. Puis, pour elle-même, elle s’essaya à siffloter le thème de la horde d’or.