Présenter des notes de lecture, des auteurs aimés ou nouvellement découverts, de mes écrits non encore édités - mais dialoguer selon ce que mon lecteur ici rencontré, voudra bien commenter - et recueillir lectures et écrits d'autrui, manière de lire et d'écrire d'autrui - envie de communiquer, partager, lire et écrire en réponse - mercredi 11 juin 2008
Envoyé à Lyon par de Gaulle pour unifier les mouvements résistants, il crée et dirige le Conseil national de la Résistance. Il est arrêté à Caluire-et-Cuire, dans la banlieue de Lyon, le et conduit au siège de la Gestapo
à Lyon, où il est torturé ; il est ensuite transféré à la Gestapo de
Paris. Il meurt dans le train qui le transporte en Allemagne peu avant
le passage de la frontière, le . Son décès est enregistré en gare de Metz2.
Acte de naissance de Jean Moulin le à Béziers (Hérault).
Jean Pierre Moulin naît au 6 rue d'Alsace à Béziers4, fils d'Antoine-Émile Moulin, professeur d’histoire-géographie au collège Henri-IV dans cette ville, et de Blanche Élisabeth Pègue. Il est le petit-fils d'un insurgé de 18515. Antoine-Émile Moulin est un enseignant laïc au grand collège de la ville, partie intégrante du lycée Henri-IV, ainsi qu'à l’université populaire, et il est franc-maçon à la logeAction sociale6. Son fils, Jean, est baptisé le par le père Guigues en l'église Saint-Vincent de Saint-Andiol (Bouches-du-Rhône)7, village d'origine de ses parents : son parrain est son frère Joseph Moulin et sa marraine est sa cousine Jeanne Sabatier8. Il passe une enfance paisible en compagnie de sa sœur Laure
et de son frère Joseph (qui meurt d'une maladie en 1907), et s'adonne à
sa passion pour le dessin, où il excelle, au point de pouvoir vendre
dessins, aquarelles ou caricatures à des journaux (ce qui ne plaisait
pas à son père)9,10.
Au lycée Henri-IV de Béziers, il est un élève moyen qui fait preuve
d'un talent particulier pour la caricature et les belles lettres. Occitanophone, son père étant un poète provençal admirateur de Frédéric Mistral11, il gardera un attachement sincère à sa langue familiale et à son lycée de cœur12.
Plus tard, dans la lignée de son père élu conseiller général de
l'Hérault en 1913 sous la bannière radicale-socialiste, Jean Moulin se
forge de profondes convictions républicaines, suivant avec assiduité la
vie politique nationale.
En 1917, il s'inscrit à la faculté de droit et science politique de Montpellier, où il n'est pas un étudiant brillant. Grâce à l'entregent de son père conseiller général, il est nommé attaché au cabinet du préfet de l'Hérault sous la présidence de Raymond Poincaré.
Quittant son milieu familial, il se met à fréquenter des artistes, se
passionne pour les voitures de sport, les beaux vêtements et le ski9.
Service militaire
Mobilisé le , Jean Moulin est affecté au 2e régiment du génie (basé à Metz après la victoire)13. Après une formation accélérée, il arrive dans les Vosges à Charmes le et s'apprête à monter en ligne quand l'armistice est proclamé. Il est envoyé successivement en Seine-et-Oise, à Verdun puis à Chalon-sur-Saône ; il est tour à tour menuisier, terrassier, téléphoniste aux 7e et 9e régiments du génie. Il est démobilisé début , retourne à Montpellier pour entamer sa deuxième année de droit et reprend ses fonctions d'attaché au cabinet du préfet, le 14.
Carrière administrative
La qualité de son travail l'amène à être promu chef-adjoint de
cabinet fin 1920. En 1921, il obtient sa licence en droit.
Parallèlement, il devient vice-président de l'Association générale des étudiants de Montpellier et membre des Jeunesses laïques et républicaines.
Le ,
il entre dans l'administration préfectorale en qualité de chef de
cabinet — poste très important pour son âge — du préfet de la Savoie, à Chambéry, sous la présidence d'Alexandre Millerand. Au soir des élections législatives de , il se réjouit de la victoire du cartel des gauches en Savoie comme dans tout le pays.
De 1925 à 1930, il est sous-préfet d'Albertville. Il est à l'époque le plus jeune sous-préfet de France, sous la présidence de Gaston Doumergue.
En 1930, il est promu sous-préfet de 2e classe à Châteaulin dans le Finistère. Il y fréquente des poètes locaux comme Saint-Pol-Roux à Camaret et le poète et peintre Max Jacob à Quimper.
Il est reçu chez le sculpteur Giovanni Leonardi et commence à
collectionner les tableaux et à dessiner sous le pseudonyme de « Romanin » ; il s'essaie aussi à la céramique15.
Il est également illustrateur du Morlaisien Tristan Corbière pour son recueil de poèmes Armor. Parallèlement, il publie des caricatures et des dessins humoristiques dans la revue Le Rire, dans Candide ou Gringoire sous le pseudonyme de « Romanin ». Sa passion pour l'art et notamment l'art contemporain s'exprime aussi à travers son amitié pour Max Jacob et sa collection de tableaux où sont représentés Chirico, Dufy et Friesz16,17.
En 1933, il est sous-préfet de Thonon-les-Bains et occupe parallèlement la fonction de chef de cabinet de Pierre Cot au ministère de l'Air sous la présidence d’Albert Lebrun. Il est promu sous-préfet de 1re classe et, le , il est nommé sous-préfet de Montargis mais n'occupe pas cette fonction, préférant demeurer au cabinet de Pierre Cot. Au début du mois d', il est rattaché à la préfecture de la Seine et s'installe à Paris.
Le , il prend ses fonctions de secrétaire général de la préfecture de la Somme, à Amiens, auprès du préfet André Jozon, qu'il remplace régulièrement en raison de son état de santé18, fonctions qu'il va quitter deux ans plus tard en 19.
En 1936, il est à nouveau nommé chef de cabinet de Pierre Cot au ministère de l'Air du Front populaire et, avec le ministre, conformément à la politique décidée par Léon Blum, aide clandestinement les républicains espagnols en leur envoyant des avions et des pilotes20. Il participe à cette époque à l'organisation de nombreux raids aériens civils comme la traversée de l'Atlantique sud par Maryse Bastié, la course Istres - Damas - Le Bourget. À cette occasion, Pierre Cot étant officiellement en convalescence21, il doit remettre le chèque aux vainqueurs (équipage italien) parmi lesquels se trouve le propre fils de Benito Mussolini. Au dire de sa sœur Laure, « Jean
était très embarrassé d’avoir à recevoir et à féliciter les lauréats
italiens, alors qu’il était résolument antifasciste »22.
En , à l'âge de trente-huit ans, il est nommé préfet de l'Aveyron ;
c'est à l’époque le plus jeune préfet de France. Ses actions en faveur
de l'aviation lui permettent de passer cette même année, en tant que
réserviste, du génie de l'armée de terre à l'Armée de l'air,
armée officiellement créée à compter de juin 1934 et soumise à
l'autorité du ministre de l'Air, structure ministérielle mise au point à
compter de 1928. Il est affecté à partir de à la base de Marignane avec le grade de caporal-chef (), puis en au bataillon de l'air no 117 basé à Issy-les-Moulineaux. Il est nommé sergent de réserve le 13.
Résistance
Révocation de sa fonction de préfet
Hommage de la ville de Chartres.
Plaque en hommage à Jean Moulin à la préfecture d'Eure-et-Loir.
En , il est nommé préfet d'Eure-et-Loir à Chartres.
Après la déclaration de guerre, il demande à plusieurs reprises à être
dégagé de ses fonctions de préfet, persuadé, comme il l'écrit, que sa « place n'est point à l'arrière, à la tête d'un département essentiellement rural »23.
Il se porte donc candidat à l'école des mitrailleurs en allant à
l'encontre de la décision du ministère de l'Intérieur. Il passe sa
visite médicale d'incorporation à l'école le sur la base 117 d'Issy-les-Moulineaux. Il est déclaré inapte le lendemain pour un problème de vue. Il force alors le destin en exigeant une contre-visite à Tours
qui, cette fois, le déclare apte. Mais le ministère de l'Intérieur
l’oblige dès le lendemain à reprendre immédiatement son poste de préfet,
d'où il s'emploie, dans des conditions très difficiles, à assurer la
sécurité de la population. Devant l'arrivée imminente des Allemands dans
Chartres, Jean Moulin écrit à ses parents, le : « Si
les Allemands — ils sont capables de tout — me faisaient dire des
choses contraires à l'honneur, vous savez déjà que cela n'est pas vrai24 ».
Il est arrêté le
sur ordre des commandants de la Wehrmacht qui a combattu devant
Chartres, parce qu'il refuse de signer un protocole rédigé par trois
officiers allemands ; il s'agit de reconnaître faussement qu'une troupe
de tirailleurs sénégalais de l'armée française a commis de prétendues atrocités envers des civils à La Taye, un hameau de Saint-Georges-sur-Eure. En réalité, ceux-ci ont été victimes de bombardements allemands le sur la gare de cette commune25. Il s'agit des tirailleurs du 26e RTS de la 8e DLIC du général Gransard, qui s'est opposée à l'avancée de la 1re
division de cavalerie et du Reiter-Regiment 21 du général Kurt Feldt.
De furieux combats ont eu lieu à Néron, Bouglainval provoquant de
nombreuses victimes au sein de la Wehrmacht.
Deux-mille-quatre-cent-quatre-vingt-dix-huit tirailleurs de 26e
RTS sont portés disparus après les combats conduits devant Chartres.
Frappé à coups de poing et enfermé pour refus de complicité avec
certains commandants de la Wehrmacht présents à Chartres, il tente de se
suicider dans un bâtiment annexe de l’hôpital de Chartres en se tranchant la gorge avec un débris de verre26. Jean Moulin y retrouve un tirailleur du 26e RTS qui lui porte secours.
Jean Moulin considère le soutien des communistes français au pacte germano-soviétique comme une abominable trahison27. Il transmet dans cet esprit une série de tracts communistes découverts dans l'ouest de son département au général de La Laurencie. Préfet d'Eure-et-Loir, Jean Moulin ne s'oppose pas aux mesures édictées par le nouveau régime de Vichy mais il ne manifeste aucun zèle pour les appliquer28. Classé parmi les « fonctionnaires de valeur mais prisonniers du régime ancien »29, il est révoqué le et placé en disponibilité par le ministre de l'Intérieur Marcel Peyrouton. Décidé à entrer dans la clandestinité, il quitte Chartres le .
Après un séjour à Paris, il s'installe dans sa maison familiale de Saint-Andiol
d'où, pressé par le besoin de « faire quelque chose », il s'impose deux
buts : d’abord se rendre compte de l’ampleur de la Résistance
française, puis aller à Londres afin d’engager les pourparlers avec la France libre30. Il se met alors à la rédaction de son journal, Premier combat, où il relate sa résistance contre les nazis à Chartres de manière sobre et extrêmement détaillée ; ce journal est publié à la Libération et préfacé par le général de Gaulle. Il possède une fausse carte d'identité au nom de Joseph Mercier (prénom hommage à son frère décédé9), professeur de droit. Il s'installe à Marseille, à l’Hôtel Moderne et rencontre, dans plusieurs villes du Midi, des résistants parmi lesquels Henri Frenay, le chef du mouvement de Libération nationale, ainsi qu'Antoinette Sachs qui lui facilite les contacts31.
Constitution de l'Armée secrète de la France – Unification des mouvements de résistance
Après avoir réussi à obtenir un visa et un faux passeport, le , il rejoint Londres en passant par l’Espagne et le Portugal, par ses propres moyens, sous le nom de Joseph Jean Mercier. Le , il est reçu par le général de Gaulle qui l'impressionne vivement et en qui il reconnaît « un très grand bonhomme. Grand de toutes façons »32.
Il lui fait un compte-rendu (qui sera controversé) de l’état de la
Résistance en France et de ses besoins, notamment financiers et en
armement.
Son compte-rendu donnera lieu à de nombreuses contestations de la
part des mouvements de résistance intérieure, comme étant tendancieux,
avec des visées personnelles, tout en perturbant les actions de
renseignements au profit de l’armée britannique et le système, en
contrepartie de financement et de fourniture d’armes au profit de chacun
d'entre eux33. À Londres, il suit un entraînement pour apprendre à sauter en parachute, tirer au pistolet et se servir d'un poignard.
Misant sur l’ambition et les capacités de réseau de Jean Moulin, de Gaulle en fait son délégué civil et militaire pour la zone libre. Il lui donne un premier ordre de mission, que l'« on
ne cite jamais, celui du 4 novembre, entièrement écrit de la main du
général de Gaulle, et qui est un ordre de mission d'organisation
purement militaire, mission que Moulin a effectivement accomplie, en
aboutissant, après onze mois, à la constitution de l'Armée secrète »34. Une Armée secrète (AS) chaperonnée par les Forces françaises libres, complètement placées sous les ordres du général Charles DelestraintN 1. Mais, « pour la question militaire, […] elle est effectivement complètement occultée »36.
Ensuite, par un second ordre, que l'« on
cite toujours, le fameux ordre de mission de Jean Moulin du 24 décembre
1941, qui est un ordre de mission général, lui prescrivant d'accomplir
l'union de tous les éléments résistant à l'ennemi »37, il le charge d’unifier, sur le territoire français, les trois principaux mouvements de résistance, Combat, dirigé par Henri Frenay, Franc-Tireur et Libération-Sud,
ainsi que tous leurs différents services : service ROP (recrutement,
organisation, propagande), renseignements, sabotage, entraide.
Muni de ces deux ordres de mission, de moyens financiers et de
communication radio directe avec le général de Gaulle à Londres, il est
parachuté, dans la nuit du 1er au , en compagnie de Raymond Fassin38 et Hervé Monjaret39, au cours d'une opération blind (jargon de la RAF : « sans équipe de réception »)40, dans les Alpilles, à une dizaine de kilomètres au sud de Saint-Rémy-de-Provence41, à 15 km de Saint-Andiol. Il passe la nuit du 2 au dans le refuge acquis à Eygalières42 puis rejoint Saint-Andiol à pied.
Dans la Résistance, il prend le pseudonyme évocateur de Rex. Pour accomplir sa mission, Jean Moulin rencontre, entre autres, Henri Frenay, à Marseille, et Raymond Aubrac, à Lyon. Il est aidé dans sa tâche par Daniel Cordier, qui s'occupe de la logistique, et par Colette Pons43.
Dès ,
en zone sud, en région R1, sous l'autorité du général Delestraint,
débute la constitution de l'Armée secrète par le versement à l'AS des
formations paramilitaires (d'importance très inégale) des trois grands
mouvements de résistance. Dans cette tâche, éminemment clandestine, le
général Delestraint — choisi, d'un commun accord, par les mouvements de
résistance et par le général de Gaulle pour diriger leurs actions
militaires (uniquement), sous l'ordre direct de ce dernier — est secondé
par les chefs AS secrètement désignés, le régional et les chefs
départementaux.
Deux mois après, le , est créé le Comité de coordination de la zone sud, à Collonges-au-Mont-d'Or
(en banlieue lyonnaise), dans le but de coordonner, avec la mouvance
communiste, les trois mouvements principaux de résistance de la zone
libre ; ce regroupement donne ensuite naissance, le , aux Mouvements unis de la Résistance (MUR) — membre du directoire et secrétaire général : Pierre Dumas —, lors d’une réunion au domicile d’Henri Deschamps, à Miribel44 (dans l'Ain).
Dans cette nouvelle unification, Jean Moulin cherche, non sans
mal, à contenir les velléités de commandement d’Henri Frenay, chef du
mouvement Combat, d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, chef de Libération-Sud, et de Jean-Pierre Lévy, chef de Franc-Tireur.
Il utilise ensuite ses dons artistiques pour se créer une
couverture de marchand de tableaux et ouvre la galerie Romanin — dont le
nom reprend son pseudonyme d’artiste — à Nice, au 22, rue de France45,46. L’établissement, dont l’inauguration a lieu le , est alors l’unique galerie d’art moderne de la ville45.
Dans la nuit du 13 au ,
il retourne rendre compte de sa mission à Londres, accompagné du
général Delestraint, organisateur et chef de l’Armée secrète. Au cours
de la nuit, ils doivent quitter précipitamment la maison Deschamps, à
Miribel, pour aller embarquer dans le Jura, à Ruffey-sur-Seille (au nord de Lons-le-Saunier), à bord d'un Lysander47.
Toutefois, si les mouvements de résistance ont accepté
l'unification des mouvements pour améliorer leur efficacité, ainsi que
leur financement, leurs chefs n'acceptent que difficilement la tutelle
militaire de Londres pour l'AS : Henri Frenay, en particulier, souhaite
garder le contrôle de la résistance militaire intérieure et mène une
violente campagne contre le général Delestraint, dont il refuse de
reconnaître l'autorité à la tête de l'Armée secrète.
Création du Conseil national de la Résistance
Le , Jean Moulin va à Londres rendre compte de sa mission à Charles de Gaulle, qui le décore de la croix de la Libération et le nomme secrètement ministre, membre du Comité national français, et seul représentant de ce comité pour l'ensemble du territoire métropolitain.
Le , il revient en France, avec le chef national de l'AS, en atterrissant de nuit en Saône-et-Loire, à Melay (au nord de Roanne), chargé de créer le Conseil national de la Résistance
(CNR), tâche complexe, car il est toujours peu reconnu par les
mouvements de résistance. En particulier, le responsable de la zone
Nord, Pierre Brossolette,
suscite bien des difficultés. Cependant, les sujets de discorde sont
résolus, et la première réunion du CNR, en séance plénière, se tient à
Paris, 48, rue du Four48le .
Jean Moulin parvient à se faire admettre comme chef du CNR, qui
réunit les dirigeants de tous les groupes de la résistance française. Le
CNR représente alors l'unité des Forces résistantes françaises aux yeux
des Alliés et l'embryon d'une assemblée politique représentative. Le
CNR reconnaît en de Gaulle le chef légitime du gouvernement provisoire
français, et souhaite que le général Giraud prenne le commandement de l'armée française.
Moulin participe, avec le mouvement Franc-Tireur, à la création du maquis du Vercors, contesté par les hommes de Combat33. Cependant, les motifs d'inquiétude s'accumulent : le capitaine Claudius Billon, chef régional de l'AS, est arrêté le , à Lyon, le commandant Henri Manhès est arrêté à Paris, en mars, deux mois avant l'arrestation du général Delestraint, chef de l'AS, le , à Paris. L'Armée secrète est décapitée et Jean Moulin, lui-même, se sait traqué, comme il l'écrit au général de Gaulle : « Je suis recherché maintenant tout à la fois par Vichy et la Gestapo,
qui n'ignore rien de mon identité, ni de mes activités. Ma tâche
devient donc de plus en plus délicate, alors que les difficultés ne
cessent d'augmenter. Si je venais à disparaître, je n'aurais pas eu le
temps matériel de mettre au courant mes successeurs »49.
L'arrestation de Jean Moulin fait toujours l'objet de nombreuses
interrogations. À l'issue d'investigations et de manipulations menées
par différents services allemands, elle intervient dans le contexte des
fortes tensions entre composantes de la Résistance et dans celui de
communications entre les services de renseignements de l'administration
de Vichy, de la Résistance et de l'Allemagne.
Bouchinet-Serreulles est absent au rendez-vous fixé sur le trajet. La venue de René Hardy
à la réunion, alors qu'il n'y est pas convoqué, a amené nombre de
résistants à suspecter ce dernier d'avoir, par sa présence, indiqué à Klaus Barbie
le lieu précis de cette réunion secrète. René Hardy, arrêté, puis
relâché par la Gestapo quelques jours auparavant, est d'ailleurs le seul
à s'évader lors de cette arrestation, n'étant pas menotté mais ayant eu
juste les poignets entravés par de simples liens. René Hardy est
accusé, après guerre, d'avoir dénoncé Jean Moulin aux Allemands et
comparaît dans deux procès, en 1947 puis en 1950. Ce fait est confirmé
par Pierre Péan dans son livre La Diabolique de Caluire50.
Jean Moulin est interné, avec les autres dirigeants de la Résistance, à la prison Montluc,
à Lyon. Après avoir été identifié, il est quotidiennement conduit au
siège de la Gestapo, alors établi dans les locaux de l’École du Service
de santé militaire, avenue Berthelot, afin d'être interrogé et torturé par le chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie.
Refusant de reconnaître les tortures malgré les preuves, Barbie
affirmera que Moulin a fait plusieurs tentatives de suicide, se jetant
de lui-même dans les escaliers, tentatives crédibles vu celle de 194051,52. Jean Moulin est ensuite transféré à la Gestapo de Paris, avenue Foch, puis dans la villa du chef de la Gestapo, Karl Bömelburg, à Neuilly-sur-Seine53.
Officiellement, Jean Moulin meurt de ses blessures le , en gare de Metz54, dans le train Paris-Berlin mais l'acte de décès allemand, daté du et indiquant Metz comme lieu de décès, est rédigé six mois plus tard, le . Quant au certificat de décès, il est rédigé le , ce qui laisse planer un doute sur les circonstances de sa mort53. Le , le corps d’« un ressortissant français décédé en territoire allemand » — présumé être Jean Moulin — est rapatrié à Paris, gare de l'Est et aussitôt incinéré53. L'urne contenant ses cendres est ensuite déposée au cimetière du Père-Lachaise, case 10137, avec pour seule mention « Inconnu incinéré, 09-07-43 »53.
En 1945, sa famille fait déplacer cette urne dans le carré de la
Résistance du cimetière. L’urne est finalement transférée au Panthéon,
en 1964.
Postérité
Les « cendres présumées » de Jean Moulin ont été transférées au Panthéon le ,
lors de la célébration du vingtième anniversaire de la Libération, sous
la présidence du général de Gaulle. En réalité, son corps n'a jamais
été identifié avec certitude.
Le discours d’André Malraux
Tombeau au Panthéon de Paris contenant les cendres présumées de Jean Moulin.
Le , un discours solennel est prononcé lors de la grande cérémonie officielle où André Malraux, ministre des Affaires culturelles, fait entrer Jean Moulin au « Panthéon des Grands Hommes » de la République française. Il fait de lui à cette occasion « le symbole » de l'héroïsme
français, de toute la Résistance à lui seul en l'associant à tous les
résistants français, héros de l'ombre, connus et inconnus, qui ont
permis de libérer la France au prix de leur souffrance, de leur vie, et
de leur idéologie de liberté. Ce discours composé et prononcé par André
Malraux est souvent considéré comme un des plus grands discours de la
République française.
« Comme Leclerc entra aux Invalides,
avec son cortège d'exaltation dans le soleil d'Afrique, entre ici, Jean
Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les
caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus
atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des
camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses
files de Nuit et brouillard,
enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne
sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück
pour avoir donné asile à l'un des nôtres. Entre, avec le peuple né de
l'ombre et disparu avec elle, nos frères dans l'ordre de la nuit, etc. »
« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès
veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège
d'ombres défigurées. Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet
homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du
dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé ; ce jour-là, elle
était le visage de la France, etc. »
Ce discours célèbre est suivi du Chant des Partisans interprété par une grande chorale devant le Panthéon.
Il est prononcé dans des conditions rendant difficile la prise de
son (le vent soufflait fort) et est notamment retransmis en direct dans
de nombreux lycées. Des enregistrements ont été réalisés, on peut
notamment l'écouter à l’audiothèque du centre Georges-Pompidou ainsi que sur le site de l'INA55. Le texte intégral est par ailleurs disponible sur le site officiel d'André Malraux56.
Le manuscrit original de ce discours est conservé et présenté au public au musée de l’ordre de la Libération situé dans l'hôtel des Invalides à Paris aux côtés de la tenue de préfet de Jean Moulin, de son chapeau, sa gabardine et son écharpe.
L'hommage de Charles de Gaulle
Dans une note datée du , le général de Gaulle rend hommage à la conduite héroïque de Jean Moulin, alias Max :
« MAX, pur et bon compagnon de ceux qui n'avaient foi qu'en la France, a su mourir héroïquement pour elle.
Le rôle capital qu'il a joué dans notre combat ne sera jamais
raconté par lui-même, mais ce n'est pas sans émotion qu'on lira le
journal que Jean Moulin écrivit à propos des évènements qui l'amenèrent,
dès 1940, à dire non à l'ennemi. La force de caractère, la clairvoyance
et l'énergie qu'il montra en cette occasion ne se démentirent jamais.
Que son nom demeure vivant comme son œuvre demeure vivante !57. »
Plus tard, dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle rend de nouveau hommage à Jean Moulin en ces termes :
« Cet homme, jeune encore, mais dont la carrière avait déjà formé
l'expérience, était pétri de la même pâte que les meilleurs de mes
compagnons. Rempli, jusqu'aux bords de l'âme, de la passion de la
France, convaincu que le « gaullisme »
devait être, non seulement l'instrument du combat, mais encore le
moteur de toute une rénovation, pénétré du sentiment que l'État
s'incorporait à la France Libre, il aspirait aux grandes entreprises.
Mais aussi, plein de jugement, voyant choses et gens comme ils étaient,
c'est à pas comptés qu'il marcherait sur une route minée par les pièges
des adversaires et encombrée des obstacles élevés par les amis. Homme de
foi et de calcul, ne doutant de rien et se défiant de tout, apôtre en
même temps que ministre, Moulin devait, en dix-huit mois, accomplir une
tâche capitale. La Résistance dans la Métropole, où ne se dessinait
encore qu'une unité symbolique, il allait l'amener à l'unité pratique.
Ensuite, trahi, fait prisonnier, affreusement torturé par un ennemi sans
honneur, Jean Moulin mourrait pour la France, comme tant de bons
soldats qui, sous le soleil ou dans l'ombre, sacrifièrent un long soir
vide pour mieux remplir leur matin58. »
Hommages
Plaque à la mémoire de Jean Moulin en gare de Metz.
Jean Moulin est devenu le résistant le plus célèbre et le plus honoré de France. Comme l'explique son biographe Jean-Pierre Azéma,
c'est le seul dont pratiquement tous les Français connaissent le nom et
le visage, en particulier grâce à sa célèbre photo en noir et blanc,
celle à l'écharpe et au chapeau mou. Cela au risque de faire parfois
oublier d'autres grands organisateurs de l'armée souterraine, et de
reléguer dans l'ombre d'autres martyrs héroïques de la lutte clandestine
tels que François Verdier, Pierre Brossolette, Jean Cavaillès ou Jacques Bingen. Jean Moulin est ainsi devenu le symbole et le visage même de la Résistance. Le ,
dans le hall central de la gare de Metz (qui porte son nom), un hommage
mémoriel a été rendu à cette figure de la Résistance française, sous la
forme d'une œuvre monumentale du sculpteur allemand Stephan Balkenhol60.
En 2020, une plaque commémorative est déposée sur l'ancienne plaque funéraire du columbarium du Père-Lachaise, avec pour inscription : « Ici se trouvait l'urne contenant les cendres de Jean Moulin (1899-1943), chef de la Résistance, 1er président du conseil national de la Résistance, avant son transfert au Panthéon en 1964. »62.
En 2021, lors du 75e anniversaire, on salue à Metz, parmi d’autres qualités, son obsession de l’unité et le sens de l’intérêt général63.
Le célèbre portrait de Jean Moulin
Plaque à l'aqueduc Saint-Clément de Montpellier, le lieu où fut prise la photo de Jean Moulin.
La représentation de Jean Moulin participe à la symbolique de la Résistance.
La photographie emblématique de Jean Moulin, portant un chapeau,
réalisée en noir et blanc, est prise par son ami Marcel Bernard, au
cours de l'hiver 1939, à Montpellier, en contrebas du château d'eau du PeyrouN 2. Cette célèbre photographie qui a été choisie par sa sœur, Laure Moulin, pour la cérémonie de sa panthéonisation,
est utilisée par elle, en 1969, en première de couverture de la
biographie consacrée à son frère, puis par d'autres biographes et des
monuments commémoratifs, contribuant à faire de lui l'archétype du
résistant64,65.
Le photographe est un ami d'enfance et voisin, résidant au 4 de la rue d'Alsace, en face du Champ-de-Mars, à Béziers. Jean Moulin est né au no 6 de la même rue. Marcel Bernard habite au no 4 jusqu'à sa mort en 1991. Par une ironie de l'histoire, des résistants du maquis de Fontjun (venus des villages des environs, Capestang, Montady, Puisserguier, etc.) ont été fusillés par l'occupant allemand sur la place du Champ-de-Mars, le , veille du débarquement de Normandie.
Controverses
Plaque apposée sur un immeuble de la Grand rue Jean Moulin à Montpellier.
Lorsqu'il vient à la réunion de Caluire, René Hardy, qui a déjà été
arrêté par la Gestapo, puis libéré, serait suivi par celle-ci. Certains
estiment qu'il s'agit d'une trahison, d'autres d'une imprudence fatale.
Certains résistants tentent plus tard d'assassiner Hardy. Ayant rejoint
d'autres secteurs de la Résistance, il passe deux fois en jugement après
la Libération à cause de cette suspicion qui pèse sur lui. Il est acquitté une première fois en 1947, au bénéfice du doute,
mais au lendemain même de son jugement, la découverte d'une pièce
infirmant ses déclarations le fait à nouveau incarcérer. Il est jugé en
1950 par un tribunal militaire qui l'acquitte au bénéfice de la
« minorité de faveur », 4 jurés l'ayant déclaré coupable et 3 innocent66,67.
Henri Frenay, lui, a la conviction que Lydie Bastien,
maîtresse de René Hardy, a joué un rôle très trouble dans cette
affaire. Dans le livre qu'il lui consacre, Pierre Péan émet l'hypothèse
qu'elle aurait été la maîtresse de Harry Stengritt, un adjoint de Klaus Barbie68.
La controverse est relancée au cours du procès de Klaus Barbie. Son avocat, Jacques Vergès,
insinue que les Aubrac ont trahi Jean Moulin et fait signer à Barbie un
« testament ». Quelques historiens et quelques journalistes reprennent
ce testament à leur compte ou s'appuient sur des documents du KGB
pour dénoncer ce qu'ils pensent être des relations entre le stalinisme
et la résistance. Aujourd'hui, les thèses contestées de ces historiens
ont été largement réfutées : il n'est pas fait grand crédit aux
déclarations prêtées par Vergès à Barbie69.
Il faut par exemple citer, dans le même registre, le livre controversé du journaliste et historien lyonnais Gérard Chauvy, paru en 1997. Malgré le soutien de Stéphane Courtois, universitaire et spécialiste du communisme, lors du procès en diffamation intenté par les Aubrac70, et malgré la longue hésitation d'un certain nombre d'historiens de l'Institut d'histoire du temps présent (François Bédarida, Jean-Pierre Azéma, Henry Rousso), beaucoup se sont prononcés sans ambiguïté contre Chauvy et ses méthodes, prenant parti pour les Aubrac.
Jacques Baynac soutient d'abord la thèse d'une arrestation créditée au seul engagement policier de la Gestapo, sans aucune dénonciation71.
Et en 2007, cet historien publie des archives allemandes, britanniques
et américaines, jusque-là inédites, montrant que la Gestapo avait alors
été informée par les services de renseignement de l'Abwehr,
dépendant de l'état-major militaire allemand, lesquels avaient
reconstitué pendant plusieurs mois le réseau de Jean Moulin sur la base
de longues opérations de surveillance. Dans cet ouvrage72, l'auteur cite également des notes des services secrets britanniques du SOE à propos d'une brève arrestation de Daniel Cordier par des policiers allemands73, que celui-ci n'a jamais souhaité commenter.
D'autres hypothèses mettent en avant une série de double jeu de
certains responsables de mouvements de résistance aux objectifs
géostratégiques divergents, certains préférant des alliances avec les
américains et un leadership de Henri Giraud plutôt que du général de Gaulle, l'arrestation de Caluire faisant suite à l'arrestation de Charles Delestraint chef de l'Armée secrète (France)
et ayant pour objet de désigner son remplaçant, ces considérations ont
un poids historique que les différents travaux de spécialistes ne
permettent pas jusqu'à nos jours de trancher74.
Selon le journaliste Jacques Gelin, qui étudie l'affaire depuis
1987, l'hypothèse d'un complot ourdi contre Moulin serait la plus
plausible ; sans dédouaner Lydie Bastien ou René Hardy, cette hypothèse
impliquerait une responsabilité des arrestations de élargie à d'autres résistants75,76.
Pour les spécialistes, si René Hardy est le principal suspect de
« l'affaire Moulin », Aubry, qui a insisté pour qu'il soit présent au
rendez-vous, et Bénouville, qui a fait de même et qui aurait été au
courant de son arrestationN 3,77,
ont au mieux été imprudents, faute de preuves. Selon Gelin, les
exécutions de témoins capitaux dans les derniers moments de la guerre (Multon, transfuge de la Résistance ayant procédé à la première arrestation de Hardy ; Dunker, le rédacteur du rapport Flora) empêchent de trancher75,78.
Par ailleurs, certains, comme Henri Frenay79, chef du réseau Combat, ou l'avocat et historien Charles Benfredj80 accusent Jean Moulin d'avoir été cryptocommuniste,
c'est-à-dire d'avoir par ses relations dans les milieux radicaux
secrètement favorisé les intérêts pro-soviétiques en France en
détournant notamment l'aide anglo-américaine aux mouvements de
résistance ; ils évoquent ses liens avec Pierre Cot, lui-même proche du communisme, et d'autres sympathisants issus de la Confédération générale du travail (CGT), du mouvement de résistance communiste Front national et du parti communiste proprement dit qui seront représentés au sein du CNR81 (sur les dix-neuf participants à la réunion fondatrice du CNR, deux représentent le parti communiste et le Front national et un la CGT). Henri Frenay lui reproche également d'avoir voulu réhabiliter les partis de la IIIe République
au sein du CNR, au détriment des mouvements de Résistance qui, pour
certains, se voulaient seuls légitimes à diriger la France à la
Libération.
Thierry Wolton met en avant quant à lui les liens existant entre Jean Moulin et Harry Robinson (arrêté par la police secrète allemande à Paris, le 21 décembre 1942), chef clandestin (rézidiente) d'un des principaux réseaux de renseignement de l'Armée rouge en Europe, notamment au travers du communiste Maurice Panier82.
Pour répondre aux diverses critiques entourant Jean Moulin, et
démentir notamment les accusations de cryptocommunisme, son ancien
secrétaire Daniel Cordier a entrepris à la fin des années 1970
une biographie en six volumes. Refusant l'emploi des souvenirs
personnels et des témoignages oraux facilement imprécis ou déformés par
le temps, Daniel Cordier s'est appuyé sur les archives de Jean Moulin en
sa possession, sur une patiente étude critique des documents écrits, et
sur un effort de rétablissement de la stricte chronologie des faits.
Publiée entre 1989 (Jean Moulin – L'inconnu du Panthéon, t. 1, J.Cl. Lattès) et 1999 (Jean Moulin – La République des catacombes, Gallimard), la somme de Daniel Cordier, et son apport à l'histoire de la Résistance intérieure française,
dont il ne cherche pas à gommer les aspérités et les difficultés, ont
été discutés, notamment par Charles Benfredj, historiographe d'Henri
Frenay83.
La mise au point de Daniel Cordier est complétée par un observateur privilégié : Jacques Baumel, membre de Combat et secrétaire général des MUR. Il confirme n'avoir « jamais constaté chez Moulin la moindre tendance à privilégier la Résistance communiste ». Bien au contraire, Jean Moulin refusait régulièrement de verser des fonds aux Francs-tireurs et partisans (FTP), et il s'opposait à leur « stratégie d'insurrection prématurée ». Selon Baumel, « Moulin avait fait entrer les communistes au CNR pour qu'ils soutiennent de Gaulle contre Giraud »84.
La journaliste Ghislaine Ottenheimer affirme que Jean Moulin aurait été franc-maçon85, mais aucun historien n'a pu le confirmer. Les ouvrages d'historiens comme André Combres confirment que son père, Antoine-Émile Moulin, l'était mais le dictionnaire de référence de Daniel Ligou, affirme que l'appartenance de Jean Moulin est une « légende tenace », ce dernier n'ayant jamais été reçu dans un ordre maçonnique86,87. Inversement, le nom de Jean Moulin figure bien dans le dictionnaire des francs-maçons français88.
Jean Moulin et les ordonnances allemandes contre les juifs
Lors d'un colloque présidé par Daniel Cordier en 1999, Yves Bernard a révélé que les Archives nationales
contiennent la preuve que des listes de juifs ont été constituées en
Eure-et-Loir alors que Jean Moulin était encore préfet. Cette révélation
explosive étant restée peu connue, l'historien Gérard Leray a entrepris
de la préciser et de la contextualiser89.
Le 9 novembre 1940, le cabinet du préfet adresse au Feldkommandant
Ebmeier trois listes de 120 personnes (dont huit considérées à tort
comme juives), ainsi que les listes d'entreprises juives, en application
des ordonnances allemandes des 27 septembre et 18 octobre 1940.
L'opération a été coordonnée par le commissaire Lautier, chargé des
renseignements généraux. La liste qui recense les juifs de
l'arrondissement de Dreux a été signée par le sous-préfet Maurice Viollette,
nommé à ce poste par Jean Moulin. Celui-ci était toujours en poste à
Chartres, quelques jours après sa révocation, et en attente de son
successeur. Sa signature n'apparaît pas sur la lettre d'envoi, car il
s'agit d'une copie pelure, mais elle a été tapée par sa secrétaire
personnelle, et on ne peut l'attribuer au secrétaire général de la
préfecture.
Les listes sont incomplètes et fautives, mais elles serviront de
base aux persécutions futures. Sur les 112 juifs recensés, 55 seront
déportés et tués à Auschwitz.
Gérard Leray rappelle que les préfets étaient tenus d'obéir aux
autorités d'occupation, et que personne en 1940 « ne se doute de
l'exploitation ultérieure de ces listes à des fins génocidaires ». Il
estime que Jean Moulin, préfet exemplaire et bientôt résistant, doit
être néanmoins considéré comme « le responsable de la fabrication du dossier juif transmis aux Allemands »90.
Vie privée
En , sa demande en mariage à Jeannette Auran, rencontrée en 1920, est rejetée par le père de celle-ci. Le ,
il se marie avec Marguerite Cerruti mais celle-ci s'ennuie dans la
sous-préfecture et quitte Jean Moulin pour aller vivre à Paris ; il
demande le divorce et l'obtient le 91.
Jean Moulin enchaîne les amours, jusqu'à son arrestation en . Sa liaison avec Marie-Gilberte Riedlinger (« Madame Lloyd »), à partir de 1937 et jusqu'à leur rupture en , semble avoir beaucoup compté pour lui92. Il noue simultanément des relations amoureuses avec l'artiste Antoinette Sachs (de 1936 à 194393), égérie de Paul Géraldy ou encore, avec Colette Pons94 (Colette Jacques), en 1942, laquelle tient la galerie de peintures Romanin à Nice92 qui sert de couverture à Jean Moulin.
La sexualité de Jean Moulin est sujette à controverse9. En 2003, le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes supervisé par Didier Eribon évoque « l'éventuelle homosexualité ou bisexualité d'un grand résistant, comme Jean Moulin »,
supposant par ailleurs les prédispositions des homosexuels de l'époque à
entrer en résistance, au motif que ceux-ci auraient déjà l'expérience
de la clandestinité dans leur vie privée. Dans Jean Moulin, l'ultime mystère, Pierre Péan et Laurent Ducastel consacrent un chapitre à ce sujet, « L'était-il ? », évoquant « un séducteur, goûtant des plaisirs charnels avec des filles, éventuellement avec des garçons », pour noter que « les
voix officielles de la Libération s'efforceront toujours de nier la
présence d'homosexuels dans la Résistance, image qui fut longtemps peu
conforme à l'idée que la France avait de ses héros » ; les auteurs n'apportent néanmoins aucune conclusion à leur questionnement. A contrario, Jean-Paul Sartre observa, dans un article de 194995, les supposées prédispositions des milieux homosexuels parisiens à la collaboration96,97. Les Allemands auraient fait pression sur Jean Moulin, lors de son arrestation à Chartres, le , en lui déclarant « Comme
nous connaissons maintenant votre amour pour les nègres (…) nous avons
pensé vous faire plaisir en vous permettant de coucher avec l'un d'eux »98.
Cette déclaration et cette nuitée de prison interviennent alors que les
Allemands torturent Jean Moulin afin qu'il impute à des tirailleurs sénégalais des crimes que ceux-ci n'ont pas commis99. L'historien Thomas Rabino, dans L'autre Jean Moulin
(2013) ne recense que trois liaisons féminines au cours de sa vie, dont
celle avec Marguerite Cerruti, son épouse entre 1926 et 1928.
Le musée Jean-Moulin affirme que le résistant était « un homme à femmes, séducteur avec ça - un vrai tombeur ». Le secrétaire de Jean Moulin, le résistant Daniel Cordier, interrogé sur le livre de Pierre Péan, indique ne pas avoir lu le chapitre sur la sexualité de Moulin et affirme que « c'était un homme à femmes »9.
Cependant, les divers travaux historiques n'ont pas permis d'identifier
les dizaines de conquêtes que son entourage lui avait attribuées
après-guerre et il semble qu'à partir des années 1950 certaines de ses relations sentimentales avec des hommes, comme le poète Max Jacob, aient été volontairement effacées car considérées comme peu conformes à l'image du héros73.
Premier combat, journal posthume de Jean Moulin, préface du général de Gaulle, publié aux éditions de Minuit en 1947. Ce journal, récit des événements qui se sont déroulés à Chartres du au mois de , a été écrit par Jean Moulin à Saint-Andiol après sa révocation par le gouvernement de Vichy le ; il y relate notamment l’épisode tragique des 17-,
lorsqu’il refuse, sous les coups, de signer un document accusant à tort
les tirailleurs sénégalais de massacres sur les populations civiles, et
tente de se suicider pour défendre leur honneur100 :
« Pendant sept heures j'ai été mis à la torture physiquement et
mentalement. Je sais qu'aujourd'hui je suis allé jusqu'à la limite de la
résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finirai
par signer. (…) Et pourtant, (…) je ne peux pas être complice de
cette monstrueuse machination. (…) Je ne peux pas sanctionner cet
outrage à l'Armée Française et me déshonorer moi-même. (…) Je sais
que le seul être humain qui pourrait encore me demander des comptes, ma
mère, (…) me pardonnera lorsqu'elle saura que j'ai fait cela pour que
des soldats français ne puissent pas être traités de criminels et pour
qu'elle n'ait pas, elle, à rougir de son fils. »
Pour le 70e
anniversaire de la disparition de Jean Moulin, l’exposition
« Redécouvrir Jean Moulin, collections inédites (1899-1943) » s'est
tenue jusqu’au au musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean-Moulin à Paris. Celle-ci a présenté également des documents inédits, à la suite du legs de l’une de ses petites cousines105.
À l'occasion de la commémoration du 120e anniversaire de sa naissance, une exposition du musée des Beaux Arts de Chartres est organisée jusqu'au . Elle permet de découvrir le parcours artistique (dessins et caricatures) de Jean Moulin. Ces dessins sont signés Romanin, un pseudonyme qu'il conservera jusqu'à son engagement dans la Résistance106.
Cette exposition présente des dessins patriotiques, publiés dès 1915 dans la revue La Baïonnette mais aussi des caricatures illustrant de manière humoristique l'actualité et sa vision personnelle de la société des années 1920 et 1930.
Ces dessins furent également exposés au 5e salon de la caricature à l'hôtel du Donjon à la Cité de Carcassonne en mai 2019107.
Le musée des Beaux-Arts de Quimper
expose en permanence des dessins, gravures et souvenirs divers relatifs
au séjour de Jean Moulin en Bretagne comme sous-préfet de Châteaulin de
1930 à 1933. Ils ont été légués par Laure Moulin. D'autres éléments
sont venus se rajouter dont la Piété, unique céramique réalisée par Jean
Moulin et son dessin préparatoire.
Notes et références
Notes
Voir le facsimilé de l'ordre de mission signé par le général de Gaulle35.
Ce
monument reproduit une photographie de Jean Moulin, adossé à un mur,
vêtu à la mode du moment d'un pardessus, emmitouflé dans un cache-nez de
laine et portant un chapeau de feutre rabattu, prise mi-février 1940
Dans ses mémoires (de Bénouville 2001), Bénouville a affirmé ne pas avoir été au courant, mais Hardy déclare sur l'honneur l'en avoir informé (Noguères 1985). Bénouville l'a confirmé peu avant sa mort.
Guillaume Dasquié, « Les dessous de l'Histoire: Le dernier secret de Jean Moulin », Vanity Fair, no 40, (lire en ligne [archive]).
Jean-Claude Richard, « Notes et informations : Jean Moulin, une année d'études et de célébration [1] », Études héraultaises, Montpellier, s.n., nos 28-29, 1997-1998, p. 2 / 42 (lire en ligne [archive] [PDF], consulté le ).
Centre inter régional de développement de l'occitan, « Jean Moulin et la langue d'oc : une sélection de documents conservés au CIRDÒC », Occitanica, (lire en ligne [archive], consulté le ).
Registre Matricule no 993, recrutement de Béziers, classe 1919, Archives départementales de l'Hérault, 1 R 1328 p. 319-325.
André Cariou, Jean Moulin. Les années bretonnes, éditions Locus Solus, 2020, (ISBN978-2-36833-304-4).
Dessins et aquarelles de Jean Moulin, présentés par Jacques Lugand, Montpellier, Presses du Languedoc, 1993, à l'occasion de l'exposition Jean Moulin, peintre et dessinateur au Musée des beaux-arts de Béziers, qui possède la collection d'art de Jean Moulin, donnée à sa ville natale par sa sœur Laure Moulin en 1975 ; rééd. Paris, Éditions de Paris, 2005 (ISBN2-84621-068-3).
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Jacques Baynac, Présumé Jean Moulin ( - ). Esquisse d'une nouvelle histoire de la Résistance, Paris, Grasset, 2007.
Charles Benfredj, L'Affaire Jean Moulin, la Contre-Enquête, préface de Jacques Soustelle, Paris, Albin Michel, 1990.
François Berriot, Jean Moulin, écrits et documents de Béziers à Caluire : l'Homme privé, le Haut Fonctionnaire républicain (tome I) ; Rex, représentant du Général de Gaulle et fondateur du C.N.R. (tome II), Paris, éditions L'Harmattan, , 1488 p. (ISBN978-2-343-14200-5, lire en ligne [archive]).
Henri Calef, Jean Moulin, une vie, Paris, Plon, 1980.
Jean-Paul Cointet, Daniel Cordier, Laurent Douzou, Michel Fratissier, Jean-Marie Guillon et Élisabeth du Réau, Jean Moulin et son temps (1899-1943), Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, , 155 p. (ISBN2-908912-85-6, BNF37193180)
Daniel Cordier, Jean Moulin : l'inconnu du Panthéon, vol. 3 : De Gaulle, capitale de la Résistance : novembre 1940-décembre 1941, Paris, Jean-Claude Lattès, , 1480 p. (ISBN2-7096-1291-7, BNF35670542, présentation en ligne [archive]).
Thomas Rabino, L'Autre Jean Moulin, l'homme derrière le héros, Paris, Perrin, 2013.
Jean Sagnes (texte) et Alain D'Amato (réalisation), Jean Moulin, 1899-1943,
catalogue d'exposition, éditions Aldacom, 2013 (les panneaux de
l'exposition permanente sont visibles sur le site de la médiathèque
André-Malraux de Béziers).
Jean Sagnes et Bernard Salques (dir.), Autour de la figure de Jean Moulin, héros et résistances, éditions du Mont, 2015.
pour correspondre : b.fdef@wanadoo.fr ---
né le 9 Avril 1943, marié, fille née le 22 Novembre 2004 --
carrière apparente . . .
premier ambassadeur de France au Kazakhstan --
conseiller économique et commercial près les ambassades françaises (Portugal, Bavière, Grèce, Brésil, Autriche)--
ancien élève à l'Ecole nationale d'administration - Institut d'Etudes politiques Paris - école Saint-Louis de Gonzague Paris --
universitaire, agrégatif science politique droit public --
-- projet de notes et entretiens politiques : de grandes fréquentations - 1964 à nos jours - ou la constellation de Gaulle
réalité . . .
bibliothèque brochée de ma mère (années 1930 à 1960), mes 20.000 livres : histoire, fiction -- journal manuscrit depuis l'été de 1964 jusqu'en 1976, carnets de terrain : plus de 420 de 1975 à 2015 journaux dactylographiés intimes & publics quotidiens : 1973 à 1992, informatisés depuis 1992 : 300ème fichier ouvert 20 Mars 2015 - inédits romanesques : 10 ; poésie : 3 ; essais philosophiques : 1
--- publié par Le Monde 1972 à 1982 & La Croix 1972 à 1997 - Le Calame depuis Mai 2007